"L'homme "sans affaires" est celui qui a laissé fusionner la surface et le fond jusqu'à ce que ses affects s'épuisent dans une totale absence de point d'appui".

Sans affaires : sans ambition sociale, sans souci des théories et des enseignements, sans prétention de savoir. Dé-préoccupé. Ce que résume la formule : rien à chercher, rien à trouver.

Que signifie "laisser fusionner la surface et le fond" ? L'opposition de la surface et du fond correspond à une perception dualiste, par exemple dans la distinction classique entre l'apparence et et l'être. On voit les apparences (la surface) et l'on veut saisir derrière les apparences l'être caché (le fond) dont elles seraient les apparences. C'est le défaut ordinaire de la philosophie qui enseigne à se détourner de l'apparence pour saisir l'essence. Ecole d'illusion et de fausseté.

Considérer le "fond" c'est découvrir que toutes choses sont sans substance, sans permanence, sans "soi", fluides et fluentes, entraînées dans le mouvement universel - ce qui ne signifie pas qu'elles n'existent pas, mais qu'elles existent selon le mode de la vacuité. La surface, ainsi, peut "descendre" dans le "fond" - traduisons : les apparences se dissolvent, perdent leur caractère de fausse stabilité et permanence, dans la perception du flux perpétuel. Et le "fond" remonte : ce flux perpétuel ne cesse de se faire percevoir dans ces formes apparentes, qui ne cessent d'apparaître. Surface et fond perdent tout caractère distinctif, fondus ensemble dans une perception non duelle.

Ces réflexions sont à prendre comme un moment préparatif pour l'examen suivant : qu'en est-il de nos affects - dont on peut penser qu'ils sont l'obstacle majeur à la perception juste. Leur force, et leur capacité de nuisance, tiennent à leur "point d'appui" : et quel est ce point d'appui ? On peut évoquer les jugements et valeurs qui viennent de l'éducation et de l'héritage, qui nous enseignent ce qui est bon ou mauvais, juste ou injuste, formant un socle solide où s'enracinent nos attachements, nos préférences et nos répulsions. Plus justement encore l'appui c'est le moi, foyer des trois poisons : l'avidité, la répulsion et l'ignorance. Plutôt que de combattre les affects, ce qui risque de les figer en les solidifiant, il importe de les laisser "s'épuiser" - donc de les laisser couler, s'écouler sans s'y attacher, sans les haïr ni les aimer, venir et passer come des nuages dans le ciel. Après tout les affects sont aussi des phénomènes, des apparences, qui, comme les apparences naturelles, sont dépourvues de soi et de permanence. C'est la même méthode qui vaut pour la perception des phénomènes, internes et externes, c'est le même regard qui considère le passage universel sans s'attacher, sans affirmer ou nier.

Les nuages passent, le ciel est tantôt clair et tantôt sombre, mais c'est toujours le même ciel.

........ J'ai pour ma part proposé l'expression Surface Absolue. La surface est le fond et le fond la surface. Absolue parce qu'il n'y a rien d'autre et qu'elle n'est référée à rien d'autre.