Siddharta Gautama avait posé la vraie question  : pourquoi la souffrance ? Peut-il exister un sens à la souffrance ? C'est toujours encore la question, que la psychanalyse reprend à sa manière. 

Pour y voir plus clair je distinguerai la douleur simple, celle d'un choc physique par exemple, qui ébranle soudain l'équilibre physiologique, celle d'une maladie, d'une infection, d'une indigestion, d'une amputation, d'une opération chirurgicale etc. Cette douleur a des causes que la biologie peut connaître et réduire jusqu'à un certain point. Il faut se souvenir que nos ancêtres souffraient beaucoup, démunis qu'ils étaient face aux événements, aux épidémies, aux infections. La découverte des antibiotiques fut une véritable révolution : autrefois on mourait très souvent à la suite des opérations, alors même que l'opération était réussie. De puissants antalgiques réduisent notablement la douleur.  On peut encore espérer des progrès dans ce sens, mais quoi qu'il en soit, la douleur reste une épreuve pénible. Pour autant on  ne saurait sérieusement songer à réaliser un état d'anesthésie absolue : qui ne souffre jamais peut-il encore faire l'expérience du plaisir ?

La douleur a des causes, on peut agir sur ces causes. Mais qu'en est-il de la souffrance ? Gautama ne pétend pas agir sur la douleur, qui relève de la médecine, mais sur la souffrance. La souffrance est essentiellement psychique. Elle est liée à la représentation. Par exemple tel qui a des douleurs physiques intenses se demandera s'il n'est pas en train d'expier une faute qu'il aurait commise dans le passé, ou même dans une vie antérieure. La douleur est justifiée, expliquée, rationalisée par un raisonnement moral. Lors  des grandes épidémies médiévales on vit apparaître des exaltés qui expliquaient que c'était là le châtiment divin : Dieu punissait les mécréants, schismatiques, apostats, libidineux et peccamineux de toute farine, rappellant à tous la vérité de l'Evangile. "Qu'avons-nous fait pour mériter cela ?" - C'est confondre la cause et la raison : l'épidémie de peste a des causes - elle n'a pas de raison. Les causes sont naturelles, les raisons invoquées sont irrationnelles, relevant du fantasme et de l'obscurantisme. La peste est un phénomène naturel comme sont la foudre et la marée. La science au moins nous aura libéré de ces monstrueuses fantasmagories.

Aussi loin que l'on pousse l'analyse des causes naturelles il reste, en dépit de tout, le phénomène massif de la souffrance psychique. Gautama disait : il y a trois causes à la souffrance - l'avidité, la répulsion, l'ignorance. Et des trois c'est la troisième qui est cause des causes. On souffre parce qu'on méconnaît la nature du réel, la nature du corps, la nature des processus mentaux, la nature de ce qu'on appelle le moi. A y regarder de près on peut voir que cette analyse annonce et résume déjà tout ce qu'on dira par la suite, y compris dans la psychanalyse la plus récente. La souffrance psychique est l'expression (le symptôme) d'une erreur, d'un raisonnement vicié, d'une vision déformée de la réalité, d'une lecture fallacieuse où prédomine le souci de soi, l'attachement passionnel au désir et à ses pompes. Lumineux !

Gautama, manifestement, est un penseur "apollinien". Il ouvre la longue suite de penseurs qui estiment que c'est par la connaissance que l'on va réduire, voire éliminer la souffrance. Il crée une psychologie des profondeurs, avant Freud, où par la méditation on pourra observer scientifiquement le déroulement des processus mentaux, pour y découvrir la loi du réel : tous les processus sont impermanents, dénués de soi, sujets à la souffrance. La solution consistera en un non-attachement, une non-fixation menant à l'extinction de la "soif" - soif d'avoir, d'être ou de devenir.

Pour ma part, tout en saluant l'extraordinaire sagacité du penseur hindou, je pense que, comme pour la psychanalyse, il existe un résidu qui résiste à la connaissance, quelque chose d'inanalysable, qui fait qu'en dépit de toutes les observations, élucidatons causales, en dépit de l'ingéniosité et de la lucidité de l'observateur, le fait brut et brutal de la souffrance conserve sa force d'inertie. On en est réduit, au bout du bout, à s'apercevoir qu'il existe une butée, sur quoi vient se briser la connaissance. Un réel brut, inassimilable. Et que ferons-nous ? Eh bien, c'est là que se produira un renversement remarquable : ce que je ne peux connaître, au lieu de m'obstiner en vain à le réduire sans y parvenir, j'en ferai l'objet paradoxal d'un savoir de non-savoir. Cela est, je le sais sans savoir ce que c'est - mais cela est. 

C'est une manière élégante d'inscrire la limite dans le processus de connaissance : limite du savoir, limite de la puissance, butée du réel. La souffrance, il faut la réduire, on peut la réduire, mais elle reste, en dépit de tout, la marque de notre inscription dans un ordre de réalité qui nous dépasse.