L'échec relatif de la psychanalyse s'explique, outre les raisons que j'ai données dans l'article précédent, par son statut même, hésitant entre une fonction thérapeutique et une fonction de connaissance. Freud avait cru résoudre le problème par un pari audacieux : c'est la connaissance qui guérit, le symptôme est le fruit d'une ignorance, ou d'une méconnaissance, cherchons les causes et le symptôme disparaît. C'est l'expression tardive d'un optimisme de la connaissance, qui traverse toute l'histoire de la pensée occidentale, et qui trouve ici sa dernière expression pathétique. Mais les faits montreront que la connaissance ne suffit pas : tout se passe comme si les symptômes avaient leur destin et leur histoire à eux, apparaissant, se déplaçant, disparaissant et revenant selon une logique impénétrable, proprement erratique. Freud lui-même, dans "Analyse finie et analyse infinie", avoue sa désillusion et sa déception. Le sort fameux et calamiteux de l'"Homme aux loups", patient inguérissable qui erre de praticien en praticien sans trouver jamais de remède à sa douleur, devient le symbole involontaire de l'analyse interminable. Laquelle, hélas, deviendra la norme dans la seconde moitié du siècle.

Le patient se présente, poussé par la souffrance, espérant remède et guérison. Le praticien néglige la demande et propose une démarche de connaissance. C'est là que se noue le malentendu. Le patient feint d'adhérer à ce projet, mais en son coeur il continue d'espérer un allègement de la souffrance. Et le voilà parti pour cinq ou dix dans, ou davantage. Peut-être y aura-t--il, ici ou là, en cours de route, quelque aménagement, quelque soulagement, et même, parfois de véritables changements dans la vie personnelle ou familiale, mais au total rien ne change vraiment, la souffrance est toujours là, et parfois pire encore : ouvrant la boite de Pandore on délivre des monstres et des génies maléfiques, des histoires épouvantables ou grotesques, rarement de quoi se réjouir. Souvent le patient sombre dans la dépression : la névrose était certes inconfortable, mais elle avait ses avantages, elle normait la conduite et donnait des repères, elle structurait (mal) l'existence, mais enfin elle organisait la vie. Et voici que ces équilibres fragiles se mettent à vaciller, et le patient s'effondre. Moment crucial. Le risque est grand que le patient ne s'installe dans ce nouveau régime, et comme l'Homme aux loups se mette à errer, traînant une existence lamentable, dénuée de plaisir et de perspectives. Ou alors il change d'analyste, et il faudra tout reprendre depuis le début. C'est ainsi que beaucoup feront des tranches, comme on dit, croyant guérir, et se retrouvant contraint de reprendre ailleurs le traitement. 

Le "moment crucial" c'est celui de la vérité. Dans son fantasme le patient croyait que l'analyse lui donnerait puissance et certitude de soi. Voire une garantie d'immortalité. Et du savoir par dessus le marché. C'est bien cela que le patient était venu chercher, sans bien le savoir cependant, comme un rêve de surhumanité triomphante. Une vie réussie à tous égards, une vie divine. C'est l'idéal du moi, moi grandiose, et c'est aussi la mécanique inconsciente des pulsions qui était à l'oeuvre, et qui soutenait tout le travail. Or c'est tout l'inverse qui se présente, quelque chose de terrible, d'effroyablement décevant : ce pauvre moi qui désirait échapper aux limites de la condition humaine, le voilà tout désemparé, écorné, ramené à la finitude, à la mortalité.

Je risquerai une formule : l'analyse requiert de la part du patient une forme très spéciale d'héroïsme. Il faut être un héros pour supporter les blessures infligées par la connaissance, les blessures narcissiques, les blessures du réel. Comment ne pas fuir dès que les choses se compliquent, dès que la connaissance met à jour le côté sordide de nos attachements, qu'elle révèle les soubassements de nos désirs les plus chers, qu'elle nous accule à la limite ? Il faut une sorte de courage féroce, de résolution inébranlable, il faut comme dit Nietzsche avaler couleuvres et tessons de bouteilles, il faut placer plus haut que le plaisir immédiat le désir trouble et envoûtant de la connaissance, il faut ne pas se satisfaire de la facilité et de l'apparence pour exiger d'aller y voir, quoi qu'il en coûte.

Beaucoup entament une analyse, très peu s'y maintiennent, et moins encore vont jusqu'au bout. Car il y a un bout, quoi qu'on dise. Le bout c'est la traversée du fantasme, ou de l'angoisse - telle qu'on l'entrevoit dans le moment fécond - jusqu'à l'autre côté, qui n'a rien de mirifique, de paradisiaque, et qui est simplement la connaissance de la vie telle qu'elle est. Etrange "guérison" qui ne supprime pas tous les symptômes, n'évite pas de vieillir, n'évite pas les maladies ordinaires et n'assure pas même de vivre dans une douce et confortable sérénité. Au moins cela nous évite de prendre des vessies pour des lanternes, et de nous prendre pour des dieux.

Ainsi posée la question de la connaissance, telle que la décline la psychanalyse dans sa rigueur, trouve dans certaines sagesses antiques, celles dont je ne cesse de faire résonner le clairon, une extraordinaire confirmation et illustration. A tout prendre la psychanalyse réactualise et reformalise les enseignements et les pratiques de ces antiques écoles, auxquelles on ne comprend rien si l'on s'en tient aux discours convenus. Il y a de l'héroïsme chez Bouddha, chez Epicure, chez Pyrrhon, mais on ne le voit pas d'ordinaire parce qu'on oublie que ce sont avant tout des disciplines, des ascèses (askèsis : pratique, entraînement, exercice, style de vie) ou encore des "méditations" (meditare : réfléchir, travailler, étudier, se préparer). Cette dimension résolument pratique se retrouve encore, quoiqu'affaiblie, dans Montaigne. Puis elle disparaît. L'intérêt de la psychanalyse est d'avoir renoué, à sa manière, avec une antique exigence de vérité.