Le point faible, selon moi, de la théorie épicurienne de la connaissance, réside dans l'affirmation, donnée sans preuve, que la sensation est en conformité avec la chose elle-même. Je ne conteste pas que la sensation soit vraie, cela je l'entends bien et l'accepte, mais d'une vérité purement phénoménale : la sensation est vraie en ce qu'elle affecte le corps, en plaisir ou douleur, et cela est incontestable. Pour autant on ne peut conclure qu'elle rende compte de la réalité de l'objet. Elle ne dit pas ce qu'il y a, elle dit qu'il y a. Mais ce qu'il y a échappe, à mon sens, à la connaissance. Sur ce point je me range volontiers à la thèse pyrrhonienne : nous sommes dans un monde d'apparences, ou d'apparaître, jeu infini et mobile de processus en perpétuelle modification. Epicure pense que nous avons un rapport à la réalité des choses grâce à la sensation, sûre fondement du savoir, Pyrrhon pense que la sensation, si elle est indubitable en elle-même, ne donne aucun savoir sur ce qu'il y a. Pour Epicure la sensation est doublement vraie, comme expérience effective, et comme rapport direct à la chose. Pour Pyrrhon la sensation est une expérience indubitable que fait le sujet - " le miel m'apparaît doux" - mais ne donne aucun savoir. 

"Ni nos sensations ni nos jugements ne peuvent, ni dire vrai, ni se tromper". Pyrrhon se garde bien de dire que nous sensations nous trompent, ce qui est une position affirmative, selon laquelle il suffirait de prendre le contrepied de la sensation pour saisir la vérité. La sensation ne fournit aucun support valide, ni en positif, ni en négatif. Elle est hors champ. Remarquons que le même traitement est donné au jugement - le pyrrhonisme n'est pas un rationalisme - si bien qu'il ne reste plus aucun moyen de savoir. Il s'agit bien de dynamiter toutes nos représentations, qu'elles viennent de la sensation ou du jugement, d'épurer totalement l'intellect, en le menant abruptement au silence.

La différence radicale entre Pyrrhon et Epicure - qui par ailleurs présentent bien des points de rencontre - tient à ceci : l'un, Epicure, pense qu'il faut tenir fermement le rapport sensoriel et psychique entre le sujet et le réel en tant qu'il est connaissable ; l'autre, qu'un tel rapport relève inévitablement de l'affabulation, voire de la mystification.

Tous les deux prétendent parvenir à l'ataraxie, l'absence de troubles. Mais la voie, évidemment, est toute autre. Pour Epicure la "philosophie, par le raisonnement, mène à la vie heureuse". Le sage épicurien s'assure de la validité de ses sensations et forge une représentation rationnelle qui fonde sa sécurité. Le sage pyrrhonnien pratique l'"épochè", la suppression du jugement par laquelle il se détache de toute image et de tout attachement : "être sans jugement, sans inclination d'aucun côté, inébranlable, en disant de chaque chose qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas".

Développement vertigineux ! Qui  a dit que le pyrrhonisme est une pochade philosophique ? Mais prenons garde à ceci : Pyrrhon ne dit pas qu'il n' y a rien, il n'est pas nihiliste, il dit que nos malheurs viennent de nos emballements, de notre prétention de savoir. Tranchant net le noeud gordien de l'illusion il nous met au défi d'assumer la vérité de notre condition, de jouer le jeu dans la gratuité du jeu universel.