D'un point de vue pyrrhonien, le doute n'est pas suffisant : douter c'est examiner une thèse en suspendant l'adhésion. D'où la formule canonique du scepticisme : suspendre son jugement, éviter d'affirmer et de nier. Mais si l'on procède ainsi on laisse les jugements en l'état, on ne se délivre pas des contenus de pensée, des idées et des dogmes. On se contente de se positionner à côté, en laisssant les thèses opposées se contester à l'infini. En quoi Pyrrhon est-il bien différent, et supérieur ? Il ne doute pas, il supprime, il dissout toutes les représentations : le mot n'est pas la chose, si je veux revenir à la chose je dois me délivrer du mot.

Démocrite avait ouvert la voie : convention que le mot, il n'existe en réalité que les atomes et le vide.

Pyrrhon ne dira plus qu'il n'existe que les atomes et le vide, c'est encore trop dire, mais comme il faut bien parler si l'on s'adresse à quelqu'un, il dira qu'il n'y a que des apparaître, sans distinction de valeur - des "pragmata" (et non des êtres - eonta) - par rapport à quoi le langage est radicalement disqualifié. Finie cette illusion qui veut que, disant le mot, je saisis la chose (théorie du concept comme idée adéquate). Tout au plus le mot peut-il faire signe vers quelque chose dont la nature intime nous reste inconnue. D'où l'insistance sur trois caractères spécifiques de l'apparaître : les "choses" sont également in-différentes, im-mesurables, in-décidables.

Il ne s'agit plus de douter, il s'agit de rompre, comme on rompt avec une maîtresse affligeante, rompre avec les dogmes, les thèses, les affirmations, les négations, les idées en général. Curetage mental, bien différent de le benoite "suspension" des sceptiques. Opérer une vraie critique, et non une critique pour rire, comme font les sceptiques qui laissent tout le champ mental intact en se contentant de faire un pas de côté.

On pourrait soutenir que Pyrrhon inaugure en Occident une sorte de métaphysique du silence, ou encore une origiale "vita contemplativa", laquelle réalise enfin le meilleur de l'inspiration hellénique : la theoria comprise comme laisser-être universel, résolument étrangère à toutes les conceptions qui prétendent savoir pour agir. Pyrrhon n'est pas Aristote. Il ne rêve pas d'un pan-hellénisme dont Alexandre serait l'agent, il ne pense pas que l'essence de l'homme se réalise dans la cité. Il a vu, de ses yeux vu, les fastes et les désastres de la campagne d'Asie, et, rentré à Elis, il se contentera d'ouvrir une école de philosophie, pour découvrir bientôt que les citoyens de la ville préfèrent hanter l'agora et le gymnase, et qu'en somme ses meilleurs auditeurs sont encore les gorets qui se vautrent dans la cour de l'école.

Vaut-il encoe la peine de parler s'il n'est personne pour écouter ?

Une certaine tradition veut que Pyrrhon ait fini par quitter sa bonne ville d'Elis pour vagabonder dans les bois, dormant dans une grotte, et recevant parfois quelque visiteur, ami philosophe désireux de mieux connaître sa pensée, comme Timon de Phlionte, son principal disciple. 

Pyrrhon c'est l'exception. Il est le sans-pareil, celui qui a poussé jusqu'au bout la critique du langage et de la pensée. Il n'est pas étonnant qu'on le fustige à tour de bras, le rejette et l'incrimine. C'est stupide, et surtout c'est la meilleure façon de l'ignorer. On nous bassine à longueur de temps avec le personnage de Socrate. Mais Socrate ne gène personne. Pyrrhon est autrement dérangant.