Que de conditions sont requises pour écrire ! D'abord une plage horaire entièrement dégagée, sans souci, sans tracas - sans condition ! Une totale liberté de penser, un dégagement intégral. Il suffit de si peu pour brider la pensée, pour gauchir la démarche, ou l'entraver. Il m'est difficile d'écrire dans un bar, je sens la présence des autres tout autour de moi, je ne supporte pas que l'on s'assoie trop près, j'ai très vite l'impression d'étoufffer. Aussi n'y puis-je que griffonner quelques notes rapides sur un cahier, ce qui n'est pas écrire, au sens strict. Je ne puis écrire vraiment, c'est à dire composer, que chez moi, assis à mon bureau, dans la solitude absolue, assuré que l'on ne viendra pas me déranger.

Depuis que je dispose d'un ordinateur j'ai abandonné l'écriture sur papier, sauf pour des notes préparatoires, et qui ne me servent guère. J'écris directement sur mon clavier, sans plan, sans brouillon, me laissant guider par une sorte de voix intérieure qui dispose de moi et qui m'inspire le meilleur de ce que je peux faire. Mais ne croyez pas que c'est un état hypnotique : je suis parfaitement conscient de ce que je fais, mais j'ai l'impression, souvent très agréable, d'être guidé par un moi qui est plus authentiquement moi que moi. Je l'ai appelé le daïmon, en référence aux Grecs qui estimaient qu'un esprit supérieur était alloué à chacun, qui n'est pas exactement lui, et qui préside aux décisions les plus importantes. Parfois ce daïmon est un esprit de mort, la figure sensible du destin (chez Homère daïmon signifie parfois destin). Mon daïmon, si tant est que je puisse savoir ce qu'il est, est pour moi la conscience aiguë de la mortalité, associée à l'exigence et l'urgence du désir : mortel, je me dois de vivre le meilleur de la vie, "sans attendre à demain". C'est dans l'écriture que cette exigence et cette urgence trouvent à pleinement se manifester.

Si demain, suite à quelques pathologies invalidantes, j'étais dans l'incapacité d'écrire je préférerais cent fois mourir, sauf si l'écriture perdait sa signification et sa raison d'être au profit d'une autre activité, plus haute encore et plus parfaite : j'imagine qu'un homme qui aurait atteint la plénitude de son être n'aurait plus besoin d'écrire, il lui suffirait de méditer paisiblement en contemplant le ciel et le mouvement des nuages. Je n'en suis pas là. Tout au contraire je ne cesse de considérer mes insuffisances, voyant que c'est encore par l'écriture que je puis accéder au meilleur de moi-même.

Ecrire ne change pas la vie, mais la rend plus riche, plus profonde, plus consciente - si toutefois on écrit, non pour fuir ou se distraire, mais pour s'amender au contact du vrai. Et encore faut-il ajouter ceci : on écrit certes pour soi-même, mais en relation avec l'autre : pourquoi diable prendrait-on tant de soin à écrire correctement, diligeamment, avec clarté et élégance, s'il n'y avait quelqu'autre à qui l'on s'adresse, avec qui on dialogue, et à qui on aurait grand'honte à livrer un texte foireux, illisible et obscur. C'est parce que j'écris sous le regard d'un lecteur virtuel que je me fais fort de lui présenter une pensée claire et distincte, un texte cohérent, et si possible, vrai et beau.

C'est ainsi que mes matinées studieuses de pensée et d'écriture sont à la fois un moment de solitude absolue, de recueillement en moi-même, et, sous la conduite de mon daïmon, une libre conversation avec l'autre que je convie, que j'attends, qui me réassure par sa présence, et qui relance indéfiniment mon désir.