Voici un autre passage de l'"Agamemnon" d'Eschyle où le Choeur, à nouveau, nous livre le fruit de ses méditations :

"A l'écart des autres, je reste seul et pense : Non, c'est l'acte impie qui en enfante d'autres, pareils au père dont ils sont nés ; car, aux foyers de justice, la prospérité n'a que de beaux enfants, toujours.

Mais toujours, en revanche, la demesure ancienne, chez les méchants, fait naître une démesure neuve, tôt ou tard, quand est venu le jour marqué pour une naissance nouvelle".

 

C'est le ressort de la tragédie : pour obtenir les vents favorables Agamemnon a sacrifié sa fille, initiant infailliblement une série de meurtres. Clytemnestre vengera sa fille, et Oreste vengera son père. C'est la forme antique de la loi de causalité : pas de cause sans effet. Le "père", par son acte impie, engendre des "fils", "pareils au père dont ils sont nés". Et de la sorte la malédiction se perpétue à l'infini.

La tonalité de ce passage me fait irrésistiblement penser à la formulation orientale du karma, mot qui signifie originellement "acte", et qui souligne que tout acte a des effets, visibles ou invisibles, lesquels surviennent "tôt ou tard". On encore : la rétribution de l'acte est inévitable, encore qu'elle puisse s'effectuer bien plus tard, par exemple dans la génération suivante. Et ainsi les fils, dans leur propre vie, subissent des effets dont ils ne sont pas personnellement responsables. Ainsi se dessine une trame transgénérationnelle, dont le sujet n'est pas toujours conscient, et qui détermine son existence en dépit de lui. 

Oreste n'a pas choisi la situation qui est la sienne : il hérite d'un passé familial épouvantable, chargé malgré lui du devoir de venger son père - comme plus tard Hamlet - et de commettre à son tour le pire meurtre qui soit. On peut, au sens strict, parler de malédiction (male-diction) - parole mauvaise qui porte le mal et impose le mal, un mal qui préexiste, insiste et persiste, jusqu'à la catastrophe finale. Mais cette catastrophe, à son tour, relance le processus de l'enchaînement - à moins que, miracle, la sagesse ne finisse par inventer une issue favorable au conflit.

Comment Oreste, matricide consentant, pourra-t-il se délivrer de sa faute et mettre fin au cycle de la vengeance ? Dans la tragédie attique, clairement, il y faut l'intervention d'un dieu, Apollon ou Athéna. C'est une manière de signifier qu'il existe une loi plus haute que la loi de causalité, une loi, "divine" si l'on veut, qui prescrit la fin de la vengeance, la fin du cycle infernal de la répétition, et qui remette chacun à sa place. Elle implique également ce fait d'importance qu'il faut savoir renoncer au prix du sang, à cette jouissance très spéciale de faire souffrir le fautif, comme si sa souffrance apportait consolation et réparation. "Il faut s'arrêter" - tel serait l'énoncé de la loi.

Songeons, plus près de nous, aux massacres entre Catholiques et Protestants, au seizième siècle. Comment aurait-on pu rendre justice aux victimes, dans l'enchevêtrement inextricable des causes et des effets ? Qui est victime, qui est bourreau ? Le procès pourrait durer des siècles et ne finir jamais. La seule solution, celle de Henry IV, était de proclamer l'amnistie universelle, renvoyant massacreurs et victimes à leur conscience morale. L'Etat du moins était sauf, et avec lui la chance d'un renouveau sous de meilleures auspices.