Retour sur la question de la causalité psychique. 

C'est un thème central de la pensée bouddhique. L'homme est le fruit de ses actes, il est ce qu'il a fait. Mais cela n'implique pas le déterminisme, car il peut faire autrement. En principe du moins, car il y faut du courage, et d'abord le courage de la prise de conscience.

Il faut délester la notion de karma de son poids mythologique : nulle divinité, nulle génie malfaisant ne préside à la perpétuation du mal, à la reconduction indéfinie de la faute. La répétition a pour cause l'inconscience. C'est ainsi que l'on voit un non-dit, non-avoué traverser les générations et produire les effets les plus délétères, jusqu'à ce qu'enfin, chez un sujet plus avisé, le drame avorté ne finisse par éclater et forcer tout un chacun à se repositionner : la vérité déniée fait retour, provoquant un changement considérable. Dorénavant on ne pourra plus faire comme si.

PLutôt que de causalité au sens strict - la causalité affirmant la relation nécessaire de la cause et de l'effet - dans les affiaires humaines il vaudrait mieux parler de causation : le sujet est cause d'un acte qui entraîne telle conséquence, mais cette conséquence n'est pas mécanique, et surtout, elle n'est pas univoque. Elle sera soumise à la variété quasi infinie des interprétations, lesquelles, à leur tour, provoqueront les réactions les plus inattendues. Tel acte mauvais en soi fera du bien, tel acte généreux créera de la discorde. Sans compter les implications imprévues ou imprévisibles. Le politique en fait bien l'expérience, découvrant que telle mesure de salut public se retourne contre son initiateur et provoque plus de trouble que de bienfaits.

Dans cette affaire embrouillée que peut le sujet ? Qu'est ce qui relève de lui et qu'est ce qui relève de l'imprévisible ? Méditant sur la sagacité du Prince, Machiavel estime qu'il faut considérer deux facteurs : la virtu personnelle (entendons l'excellence et le courage) et d'autre part la "fortune", la chance, à égalité l'une avec l'autre. Que manque l'une ou l'autre, ou que leur rapport soit inégal, et c'est le désastre. On peut, hors du champ politique, retenir l'idée. Le sujet, par virtu, fera l'essentiel de ce qu'il peut, dans l'effort d'être conscient de soi et congruent avec soi même, et pour le reste, ne pouvant savoir toutes les implications de son action, s'en remettra à la fortune, qui en dernier ressort détermine la condition des hommes. Le hasard est notre limite, terme assez vague mais assez expressif pour contenir tout ce qui échappe à notre pouvoir de connaisssance et de prévision.

Examinant la destinée de Léonard de Vinci, Freud s'efforce de saisir par l'analyse des données familiales et infantiles tout ce qui pourrait expliquer la singulière personnalité de notre héros. Il brosse un tableau convaincant de ses goôts, dispositions et penchants, pour conclure enfin que l'essentiel lui échappe. Toute analyse, même la plus fine, la plus perspicace, bute sur un inconnaissable, que nous pouvons bien appeler le hasard. Léonard lui-même ne déclare-t-il pas dans ses carnets que "la nature est pleine de raisons infinies qui ne furent jamais dans l'expérience" (La natura è piena d'infinite ragioni che non furono mai in isperienza) ?