Si, comme Ulysse dans Homère, je pouvais faire un voyage éclair dans les Enfers et que je n'y pusse rencontrer que deux ou trois personnes de mon choix, ce n'est pas avec Socrate que je m'entretiendrais : il m'a toujours profondément agacé, et cette fameuse ironie que l'on loue conventionnellement dans les Universités m'a toujours semblé un mauvais piège, un attrape-nigaud, une arnaque. Quant à sa phrase illustre : "je sais que je ne sais rien", elle est dans Démocrite, lequel est infiniment plus avancé sur la question du savoir et du non-savoir. Mais baste, venons-en au vif.

J'aimerais discuter avec Bouddha et le sommer de s'expliquer sur trois points majeurs : s'il faut rejeter à la fois l'idée d'un soi permanent et celle de l'inexistence d'un soi, quel est alors ce sujet qui se délivre de la souffrance et qui parvient à l'extinction ? La deuxième question porterait sur la palingénèse : quelque chose préexiste au moi et survit au moi - si toutefois on peut encore utiliser ce terme - effets de causes antérieures et effets postérieurs : ce qui a été vécu avant ma conception continue d'agir en moi dans la vie présente (karma) et me survivra en agissant encore dans la suite des temps. Comment le sujet peut-il se dégager de cette loi de causalité, s'affranchir des causes et des effets, dénouer les liens de la nécessité ? Et enfin : est-il bien sûr que la connaissance puisse réaliser ce tour de force quand on considère sa faiblesse et sa relativité ?

Il y a dans ces conceptions bouddhiques une puissance intellectuelle formidable. Nous avons tendance à considérer le moi comme un entité séparée et autonome, voire constante et immuable. Bouddha nous enseigne d'abord que le moi n'est pas une substance éternelle, mais un composé fluent, changeant, "ondoyant et divers" - "un flux" selon les écritures, nullement fermé sur soi mais ouvert à toutes les incitations et influences externes, présentes, bien sûr, mais aussi passées, car le passé qui n'est pas compris continue à agir, à peser sur le présent, par la mémoire, mais aussi, et plus décisivement, par l'inconscient. D'où la difficulté de s'arracher aux causalités anciennes. Le moi qui se croit souverain est conditionné de toutes parts. Mais on n'en conclura pas à quelque fatalisme. Ce qui est non-su peut se savoir, du moins en principe. La connaissance peut infléchir la causalité, supprimer certaines causes d'où résulterait la suppression de certains effets. Exemple : si je renonce définitivement au désir d'éternité mon esprit sera apaisé et ma conduite sera changée.

L'argumentaire vaut dans le sens inverse, vers le futur : ce que je fais aujourd'hui produit des effets, que je peux en partie maîtriser, et qui en partie m'échappent. En ce sens là je crée du karma, j'ouvre une chaîne causale qui suit son cours. Par exemple j'élève des enfants selon une certaine logique, consciente et inconsciente, qui va marquer leur personnalité. En quelque manière je continue d'être présent en eux, malgré eux, mêlant mon moi au leur, qui par une douce illusion naturelle se pense indépendant de moi. Cette influence continue au delà de moi, mais eux peuvent en principe, par la conscience, en juger, la refuser ou l'accepter. La conscience vient toujours après coup, et bien souvent trop tard ou pas du tout. C'est dans ces termes là, révisés en langage moderne, que je peux me faire un peu de clarté sur cette difficile question de la transmission, de la causalité transgénérationnelle, et du karma.

Ces considérations invitent à revenir à la première question : s'il faut écarter la thèse éternaliste qui pose un moi substantiel et la thèse nihiliste qui affirme la non-existence du moi, qu'en est-il du moi, et de sa libération ? Les deux thèses ont en commun, sur le mode de l'être et du non-être, de se déterminer par rapport à une notion (le moi) qui n'a d'existence que dans le langage. C'est une autre version du faux débat qui partagent ceux qui croient en Dieu et ceux qui nient son existence : on argumente pour ou contre quelque chose sans se demander si les mots utilisés renvient à quoi que ce soit, verbiage dans le vide, "inanité sonore". Bouddha nous dit : ce n'est pas à ce niveau que ça se passe, au niveau des mots et des représentations, voyez plutôt les faits, observez la mouvance, la fluence, l'impermanence universelle, dont ce qu'on appelle pompeusement le moi est un élément, lui-même fluent et passager. Peut-être par là apprendrez vous à vous dégager un petit peu, à vous décentrer, et à danser !

Ma foi, mon petit séjour aux Enfers n'aura pas été inutile ! J'aurai au moins éclairé un tantinet ma lanterne - et si Bouddha ne m'a pas répondu - comment aurait-il pu me répondre ? - cela m'aura conduit à répondre par moi-même, autant que je le pusse.

Mais je n'ai pas eu le temps de discourir avec mes autres protagonistes élus, Pyrrhon et Montaigne. Ce sera peut-être pour une autre fois, ou peut-être pas.