L'iconographie d'Extrème Orient offre au regard de belles représentations de Bouddha couché, parfois monumentales : le corps est allongé sur le flanc droit, la tête légèrement relevée, en appui sur la main droite, ou sur un coussin, le visage est serein, l'ensemble dégage une impression de force tranquille, de recueillement méditatif. Siddharta Gotama, âge de plus de quatre-vingt ans, physiquement malade, sait que l'heure est venue où il quittera le séjour terrestre. Il délivre son dernier enseignement à ses disciples, puis, s'abîmant dans les profondeurs de la méditation, il connaîtra l'ultime délivrance, le parinirvâna, en se laissant glisser dans la mort. La représentation traditionnelle du Bouddha couché tente de montrer ce moment ineffable du basculement définitif.

On reste songeur, admiratif mais songeur. Que faut-il entendre par ce terme "parinirvâna" ? Et d'abord "nirvâna" : Le mot signifie extinction. L'image traditionnelle est celle d'une bougie qui s'éteint. Les textes sont très clairs, c'est l'extinction de l'avidité, de la haine et de l'ignorance. Ou encore, mais c'est bien la même idée, la dissipation définitive du karma, de la pensée, de la parole et de l'action qui, dans une répétition fatale, condamne le sujet à revivre interminablement les mêmes expériences de douleur, d'insatisfaction et de passion. Ces erreurs de jugement, cette méconnaissance fondamentale créent un enchaînement, dans les deux sens du mot, dont seule la juste connaissance et l'action juste peuvent nous délivrer. Cette délivrance s'appelle nirvâna (qui n'a rien à voir avec quelque existence paradisiaque). En principe l'extinction peut être atteinte dès cette vie : c'est l'état de Bouddha. Mais il faut bien reconnaître qu'en dépit de tous les efforts les anciens entraînements, les marques karmiques du passé continuent d'agir encore quelque temps, en vertu de l'habitude, jusqu'à leur complète disparition : c'est le parinirvâna, ou nirvâna total. Lequel ne peut s'atteindre, même pour Bouddha, que dans la mort physique.

Le parinirvâna se présente donc comme la conjonction de deux lignes jusque là séparées. La première c'est le continuum psychique, la série des pensées, paroles et actions, qui, à partir de la structure déterminée (l'ignorance) s'affaiblit à mesure pour atteindre l'extinction. La seconde c'est celle de l'existence physique et psychique, laquelle va s'arrêter définitivement. La seconde, se rabattant sur la première, achève complètement le processus d'extinction : parinirvâna.

On dira peut-être : mais pourquoi faut-il la conjonction des deux événements, l'extinction et la mort, ne suffit-il de la mort pour avoir l'extinction ? C'est mal raisonner car ce qui n'est pas dissous du vivant de la personne continue d'agir dans le présent et le futur comme conditionnement négatif, comme empreinte et marque, comme détermination aveugle et inconsciente. C'est ce qu'on voit par exemple dans les pathologies familiales qui affectent les descendants, parfois sur plusieurs générations. Que la personne meure ne signifie pas forcément la fin de son influence néfaste. L'extinction signifie la liquidation intégrale du passé. Mais comme il reste toujours quelque chose, seule la mort peut achever intégralement le processus.

On se demandera enfin : que devient ce nirvâné après la mort ?  On ne peut répondre car quoi qu'on dise on suppose par l'acte de parole un sujet qui serait ceci ou cela, ce qui est absurde puisqu'on attribue une existence à ce qui n'a plus d'existence. La seule réponse correcte est de suspendre le jugement et de garder le silence. (Un de ces silences "foudroyants" dont Bouddha avait le secret).

Revenons donc paisiblement à contempler Bouddha couché de tout son long sur le flanc droit, la tête légèrement inclinée, reposant sur sa main droite, se recueillant, et nous aussi nous recueillant, le regard dirigé vers le centre intérieur immobile, laissons courir et s'épuiser les pensées, jusqu'à ce qu'enfin tout se résorbe dans le silence. Peut-être ne pourrons-nous pas aller plus loin, peut-être manquons nous de courage et de ténacité, mais peu importe, nous aurons entrevu un domaine où règne la sérénité qui manque à notre coeur. C'est peu et c'est déjà beaucoup.