Paroles du Choeur dans l'"Agamemnon" d'Eschyle :

"L'homme qui, de toute son âme, célèbrera le nom triomphant de Zeus aura la sagesse suprême.

Il a ouvert aux hommes les voies de la prudence, en leur donnant pour loi : "Souffrir pour comprendre". Quand, en plein sommeil, sous le regard du coeur, suinte le douloureux remords, la sagesse en eux, malgré eux, pénètre. Et c'est bien là, je crois, violence bienfaisante des dieux assis à la barre céleste".

Souffrir pour comprendre. Il est vrai sans doute que celui qui dispose de toutes les facilités de l'existence, jeunesse, santé, vigueur, richesse et succès, est mal placé pour comprendre quoi que ce soit à la rigueur de la vie, et notamment à la souffrance de ceux que frappe le destin. Il s'imagine volontiers que la maladie, la douleur et la misère sont des effets de la paresse, des signes de médiocrité ou de lâcheté. Mais il est rare que ces bonnes conditions initiales de chance et de prospérité durent bien longtemps, et il faut dire avec Sophocle que nul ne doit se dire bienheureux avant le dernier jour de sa vie.

La souffrance engendre-t-elle la compréhension et la sagesse ? Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Elle engendre la moitié de la sagesse, par exemple en mettant le chanceux, le bien portant, le riche et le puissant dans l'épreuve de la douleur : "ainsi donc les choses ne sont pas telles que je croyais, moi aussi je puis souffrir, perdre des biens que je croyais posséder à jamais. Me voici ramené à la mesure commune, entre vie et mort, moi qui me croyais immortel et aimé des dieux". Encore faut-il, de cette épreuve personnelle, passer à la compréhension universelle, étendre ce savoir récemment acquis à l'ensemble de l'humanité, d'où naîtra peut-être une bienveillance nouvelle à l'égard d'autrui.

Certains ne tirent de leur douleur que de l'acrimonie, du ressentiment et des raisons de cruauté. La douleur n'éduque pas si elle ne s'accompagne d'empathie : je souffre, mais l'autre aussi, c'est une donnée générale et quasi inévitable de la condition humaine. Dès lors je ne vois pas comment je pourrais faire le fanfaron, toute situation favorable pouvant se retourner brusquement en désastre.

Cette leçon est mise par le Choeur à l'actif de Zeus. C'est une manière d'élever ce qui pourrait ne relever que de la sagesse ordinaire à la dignité d'un précepte universel. Zeus nous demande de nous élever au delà de la souffrance vers la sagesse en donnant à la souffrance une valeur de transformation psychique. Il est remarquable que ce travail s'accomplisse dans le sommeil, sous l'effet du "douloureux remords" : la conscience éveillée, à elle seule, en est incapable, il faut encore le travail nocturne de la "violence bienfaisante" - comme est celle qui hante Agamemnon, coupable d'avoir sacrifié sa fille Iphigénie.

Eschyle dit : souffrir pour comprendre. C'est le "pour" qui est important. En elle même la souffrance n'a pas de valeur. Il ne saurait être question de la cultiver pour elle-même. Elle vaut par ce qu'elle engendre. Parfois le pire, chez le cruel, parfois le bien, chez le généreux, ou la sagesse, et très souvent rien du tout, si ce n'est la stérile répétition du même. Aussi faut-il sérieusement songer à l'accompagner d'un travail de perlaboration psychique, si les dieux, par grâce extraordinaire, ne nous favorisent de quelque miracle dans le cours du sommeil.