Chacun peut se faire une idée assez juste du mauvais karma : quelque chose de négatif, un héritage douloureux, une série d'injonctions calamiteuses, de mauvais exemples ont pesé sur l'enfant, déterminant une vision faussée de l'existence. Tous les éléments sont réunis pour produire une trajectoire dramatique. En psychologie transactionnelle on dira : un scénario inconscient catastrophique déterminant la courbe du malheur d'exister. Le karma vient d'avant et court au delà de l'individu, qui en est la victime et l'agent de reproduction. L'individu n'est responsable qu'en partie, agissant comme le relais involontaire d'une trame qui le dépasse. Mais cela ne signifie pas un déterminisme ou un fatalisme au sens strict : il est possible, en principe, de prendre conscience de ces conditionnements pour les supprimer. C'est le pari bouddhique. Il s'agit bien de travailler à l'extinction définitive des pensées, paroles et actions qui éternisaient le malheur.

Mais qu'en est-il du karma positif ? Un karma positif est certes une bonne chose en tant qu'il encourage et favorise l'existence juste, mais c'est toujours du karma, c'est à dire un héritage, soit reçu, soit donné. Bien sûr il vaut mieux avoir reçu du positif, mais au bout du compte le problème est le même que pour le karma négatif : comme Sartre je dirai : que ferai-je de ce qu'on a fait de moi ?

Il faut se mettre en condition de juger de tout, et à ce stade la distinction du bon et du mauvais n'est que conventionnelle. Souvent le bon se retourne en mal, et le mal en bon. Affaire de circonstance, de disposition, de situation. Le don, aussi désintéressé soit-il, crée la dette. Et la dette oblige - jusqu'où ? Quand sais-je que j'ai payé la dette, sans basculer dans un devoir illimité ? Toutes ces questions renvoient en dernière instance à la liberté du sujet. C'est lui qui fixe les valeurs, les devoirs, les limites. C'est par là qu'il règle par lui-même le problème du karma.

La thèse bouddhique est maximaliste : elle soutient qu'il est nécessaire et possible, dans cette vie même, d'épuiser complètement la chaîne karmique, en parvenant à l'extinction totale et définitive. Je suis plus réservé, constatant avec tristesse qu'il est bien difficile de "dépouiller l'homme" pour parler comme Pyrrhon. Et ainsi je me condamne à revivre encore, et encore, jusqu'à l'extinction finale - c'est du moins la thèse du bouddhisme. J'avoue que cette perspective ne me réjouit pas du tout ! Je ne suis pas de ceux qui crient : encore ! Une existence unique, entre naissance et mort, me convient tout à fait, et si, comme il est probable, je ne parviens pas à l'extinction karmique, eh bien tant pis. Le juste, comme le criminel, finit au cimetière.