La puissance propre de la pensée pyrrhonienne - que Montaigne a bien saisie - est de nous contraindre par un forçage scandaleux et fécond, à nous extraire des catégories ordinaires de la pensée, nous jetant tous nus dans l'effroi de l'irreprésentable. Sur quoi repose notre conception du monde ? Sur le principe de tiers exclu, qu'Aristote avait sacralisé comme fondement de la logique. Entre A et non-A il n' y a pas de tierce possibilité. Ce qui donne, pour notre problème : entre l'être et le non-être il n'y a pas de tierce possibilié. Or, au sujet des existants - ta pragmata, les "choses", on ne peut dire ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas. On ne peut dire qu'ils sont parce qu'ils ne possèdent aucun attribut de l'être : constance et consistance, substance et permanence. Voyez Montaigne parlant des hommes : "D'où tirons nous ce titre d'être, nous qui ne sommes qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle ?" C'est une étrange extravagance de nous titrer d'êtres, c'est oublier le caractère fugace, incertain, mortel de toute existence. Mais d'un autre côté on ne peut en conclure au pur et simple non-être puisque nous existons bien en quelque manière, d'une existence certes précaire, mais qui ne va pas sans quelque réalité. L'analyse vaut aussi bien pour les arbres, les animaux, les astres et les soleils innombrables qui flamboient dans l'immensité. Les choses naissent, se transforment, dépérissent, et se transforment encore. Il s'agit donc bien de penser un quelque chose qui n'est ni un être, ni un non-être, ni un mélange d'être et de non-être, mais une réalité d'un genre à la fois familier (nous percevons bien dans nos corps et dans le corps des choses cette réalité familière du passage universel) et inconcevable : nous sentons le passage et nous ne parvenons pas à le concevoir correctement. Nous nous heurtons à l'obstacle de la langue, laquelle pose les choses dans les catégories de l'être et du non-être, (du moins dans les langues indo-européennes) puis de la logique classique. La grande difficulté c'est de penser et nommer le passage, la fluence, le mouvement, l'apparaître et le disparaître, le changement dans toutes ses formes.

Sans doute faut-il dire : le verbe être, cette calamité !

Bien avant Pyrrhon on trouve dans Héraclite une intuition de cette sorte : "panta rhei" - toutes choses coulent. Et, s'interrogeant sur le rapport du jour et de la nuit, du mortel et d'immortel, du plein et du vide, toujours il remarque ce glissement qui fait que l'un entre dans l'autre et l'autre dans l'un, contestant nos oppositions tranchées, soulignant l'action d'un mouvement insensible mais effectif qui fait qu'on n'a jamais l'un sans l'autre, et concluant à l'identité paradoxale des contraires. Tu veux le jour, mais le jour, né de la nuit, glisse dans la nuit, et ainsi de la vie et de la mort. Tout coule en effet, et c'est Héraclite encore qui créera cette superbe imagerie du grand fleuve qui emporte toutes choses sans jamais épuiser la source. Paradoxe impressionnant d'une coulée irrépressisible vers le néant et en même temps d'une source inépuisable qui renouvelle indéfiniment les eaux, lesquelles pourtant ne cessent jamais de se perdre à l'infini.

Sans doute est-ce la poésie qui est fatalement convoquée à la rescousse, quand la philosophie a épuisé toutes les ressources de la logique. Peut être l'image, et elle seule - hormis la musique, mais celle-ci n'a pas sa place dans les jeux de langage - peut-elle faire entendre sensiblement ce mouvement qui traverse les choses, les modifie de l'intérieur, les change imperceptiblement en ce qu'elles sont destinées à devenir, selon l'ordre du temps.

Le fleuve donc, mais cette image encore d'un dieu-enfant, on songe à Dionysos, bien sûr, et à Héraclite lui-même, assis près du temple d'Artemis, discutant et jouant avec les enfants - il avait renoncé à se faire comprendre des adultes : "Le temps est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".