Diogène Laerce expose la philosophie de Pyrrhon :

"Il suivit Anaxarque partout, au point même d'entrer en contact avec les sages nus de l'Inde et avec les Mages (de Perse). Telle paraît bien être l'origine de sa très noble manière de philosopher : il introduisit en effet la forme de l'insaisissabilité et de la suspension du jugement".

Deux notions majeures, qui ne sont pas à proprement parler des concepts, plutôt des anti-concepts, machines de guerre destinées à ruiner toute prétention de saisie intellectuelle, à l'opposé de toute la tradition philosophique dominante, de Socrate à Aristote, qui pensaient pouvoir, par la définition, saisir et exprimer ce que sont les choses. C'est trop donner au langage, c'est le créditer de pouvoirs qu'il ne possède pas. C'est imaginer une sorte de concordance pré-établie entre deux ordres, le langage et la réalité - qu'en fait tout sépare. Il ne suffit pas de dire : beau, ou laid, ou juste, pour que les choses, comme des moutons, viennent se ranger sous la houette du "berger de l'ëtre". Entre le mot et la chose passe le couperet de la convention :

"Il disait en effet que rien n'est beau ni laid, ni juste ni injuste ; et que de même pour les attributs de ce type aucun n'existe en vérité, mais que c'est par coutume et par habitude que les hommes font ce qu'ils font ; en effet, selon lui, chaque chose n'est pas davantage ceci que cela (ou mallon)".

En vérité - il faut insister sur le mot, qui s'oppose ici à coutume et habitude, lesquels ne font pas vérité mais usage - on ne peut absolument pas utiliser les termes de beau ou de juste, qui ne signifient strictement rien. Sur le plan spéculatif où se tient cette analyse il n'existe aucun être du beau ou du juste, et, par amplification, il n'existe rien qui s'apparente à de l'être. D'où la dernière partie de la phrase : rien n'est plus ceci que cela, aucune dénomination, aucun jugement, ni d'existence ni de valeur, ne peuvent se tenir et se faire valoir : un blanc conceptuel tiendra lieu (non-lieu) de savoir. D'où encore la fameuse injonction d'"aphasie" : quoi que l'on dise, c'est inapproprié, voire tendancieux ou mensonger.

Contemplant le ciel je ne dirai ni qu'il est beau, ou vaste, ou enveloppant : je m'abstiens de juger, et dès lors je peux voir.

Maintenant nous pouvons mieux comprendre les deux notions polémiques du premier extrait :

"L"insaisissabilité : a-katalepsis. Le a est privatif, et dans la pensée de Pyrrhon il vient scander la plupart des propositions, comme un leit-motiv du suspensif, ou plutôt du "ne pas" : ne pas juger, ne pas saisir, ne pas s'agiter, ne pas souffrir. Katalepsis : prise, saisie, compréhension. A-katalepsis : non saisie, non prise, non compréhension. Invitation paisible et résolue à une déprise universelle, à une sorte de renversement mental, à tourner le dos à toutes nos habitudes, à toutes nos volitions de maîtrise. - Nous sommes en Orient ! Pyrrhon initié par les sages nus, ces gymnosophistes rencontrés lors de l'interminable voyage en compagnie d'Anaxarque et d'Alexandre.

Puis "epochè", que l'on traduit souvent par suspension, et qui signifie plus exactement : arrêt, cessation. Mais alors que faut-il arrêter ? L'agitation mentale - ce que désigne un autre terme commun à plusieurs écoles hellénistiques : l'ataraxie, le non trouble (de l'âme). Mais l'agitation mentale, source de troubles et de souffrance, à son tour est déterminée par le vouloir-saisir (katalepsis), l'effort d'intellection, la pensée déréglée, affolée par le désir de savoir et de maîtriser. La version bâtarde que l'on nous sert d'habitude au sujet du scepticisme dit : suspendre le jugement, ne pas préférer, poser le pour et contre etc. Mais Pyrrhon dit tout autre chose, d'autrement radical : arrêter le processus cognitif, arrêter la pensée elle-même, toujours serve des affects et des pulsions, arrêter la machine infernale de la rumination, creuser un vide, j'allais écrire s'ouvrir à l'ouvert - ce que Pyrrhon n'a jamais dit et que nous pourrions dire, dans une veine toute pyrrhonienne, encouragés par les meilleurs de nos poètes !

Akatalepsis et epochè ne sont pas des concepts. Ce sont des éléments d'une méthode, des vademecum, pauvres oripeaux et ciseaux spéculatifs d'une démarche qui les excède de toutes parts. S'en servir certes, pour faire le ménage, mais surtout pas se focaliser là dessus, en faire, contresens total, du savoir. Dans la grande envolée finale, toute représentation dissoute, tout attachement arraché, il ne reste, ô sublime, que le fond sans fond, vide éblouissant où l'on va coeur vaillant, et que l'on n'a jamais quitté.