Pourquoi ne peut-on vraiment connaître la réalité ? La réponse traditionnelle est d'invoquer les faiblesses constitutives de notre nature. La réponse de Pyrrhon est autrement radicale, sans pour autant exclure la première. Il pose tranquillement cette thèse étonnante que les choses échappent de nature à toute prise : "il les montre également in-différentes, im-mesurables, in-décidables. C'est pourquoi ni nos sensations, ni nos jugements ne peuvent ni dire vrai ni se tromper".

Cette dernière phrase est quand même extraordinaire : sensations et jugements sont sans rapport avec le réel, totalement déconnectés. En général la philosophie, qui fait volontiers le procès des sensations supposées nous tromper (hormis chez Epicure), fait confiance au jugement rationnel pour établir quelques lois au moins vraisemblables. Ici rien de tel : de la sensation et du jugement je ne peux dire ni qu'ils sont vrais, ni qu'ils sont faux. Il n'existe aucun critère, ni de vérité ni de fausseté. Entre la pensée et le réel le divorce est absolu, si bien que tout discours, quel qu'il soit, est à la fois possible (je pourrais soutenir n'importe quelle thèse, toutes les thèses étant égales dans l'absolu) égal à tout autre, et injustifiable.

D'où la thèse suivante :"Par suite il ne faut pas leur accorder (aux sensations et jugements) la moindre confiance, mais être sans jugement, sans inclination d'aucun côté, inébranlable, en disant de chaque chose qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas".

Difficile d'être plus catégorique : c'est bien la pratique intellectuelle de l'akatalepsis (la non-saisie, la non-intellection) portée à la plus haute puissance.
Ce qui me trouble, c'est que cette pensée si originale soit systématiquement négligée ou méprisée par les tenants patentés de la tradition philosophique, Marcel Conche mis à part. On hausse les épaules, et on passe. Rares ceux qui acceptent de se laisser bousculer, insécurisés. Et pourtant...

Ce que nous enseigne Pyrrhon, dans un langage qu'il faut réactualiser, c'est l'écart insurmontable entre le discours et le réel. Du réel on ne peut rien dire de pertinent, aussi ne cesssons-nous de dire...n'importe quoi. Mais il faut distinguer les genres. Ce que nous disons est nul quant à la connaissance du réel, mais n'est pas sans effet dans le cadre de la vie sociale : il faut bien vivre parmi les hommes, satisfaire ses besoins, communiquer, donc parler et juger et préférer. Soit, on parlera, mais on saura qu'on ne parle qu'en termes de conventions et d'usage, sans que cela ait la moindre signification hors du champ social.

"Il portait lui-même au marché, pour les y vendre, des volailles, si cela se trouvait, et des petits cochons, et faisait le ménage à la maison, en toute indifférence". Ma foi, il faut bien vivre, et pour Pyrrhon le mieux est encore de vivre selon les us et coutumes de son pays. Comme il n'y a rien à démontrer, rien à justifier, ni opinion, ni dogme, ni vérité, il est loisible de vivre en liberté, l'esprit souverainement détaché de toutes les appartenances.

 

Pour le lecteur éveillé à la curiosité par ces essais, il peut lire:

Marcel Conche : Pyrron ou l'apparence

Diogène Laerce : Vies ets sentences des philosphes illustres p 1098 et suivantes

Long et Sedley : Les philosophes hellénistiques Tome 1

Et enfin un roman fantastique, éblouissant et inépuisable de Patrick Carré : Yavana, qui raconte le voyage de Pyrrhon en compagnie d'Anaxarque et d'Alexandre en Asie, et son reour au pays d'Elis.