Voici l'éloge que Timon composa à l'adresse de Pyrrhon :

  "O vieillard, ö Pyrrhon, comment et d'où as-tu trouvé moyen de te dépouiller

  De la servitude des opinions et de la vanité d'esprit des sophistes ?

  Comment et d'où as-tu dénoué les liens de toute tromperie et de toute persuasion ?

  Tu ne t'es pas soucié de chercher à savoir quels sont les vents

  Qui dominent la Grèce, d'où vient chaque chose, et vers quoi elle va".

Les "sophistes" ici nommés ne me semblent pas correspondre à ceux qu'on appelle tels dans l'histoire universitaire, mais ceux qui prétendent savoir ("sophistès" signifie savant selon l'étymologie), donc tous les philosophes dogmatiques. Le seul qui trouvait grâce aux yeux de Pyrrrhon était Démocrite en raison de sa position suspensive : "De nulle chose nous ne savons ce qu'elle est en réalité".

Le texte insiste sur la formidable liberté de Pyrrhon qui a su se dégager de toutes les mielleries des marchands d'illusion. Puis sur l'abstention radicale concernant les problèmes d'origine, de causalité et de finalité. Les choses (ta pragmata) vont, viennent et disparaissent, apparences fugitives que nous n'avons aucun moyen de sonder. Il est vain de se préoccuper de choses si incertaines et insaisissables. Le philosophe pyrrhonien considère que le savoir n'est d'aucune utilité : c'est un souci qui mobilise la passion des autres hommes, aussi futile que la recherche de la gloire, de la fortune ou de la jouissance. Le pyrrhonien ne se mobilise pour aucune cause, laquelle ne mérite que l'indifférence (adiaphoria).

Puis :

  "Voici, ô Pyrrhon, ce que mon coeur se languit d'entendre :

  Comment fais-tu donc, étant homme, pour mener si aisément ta vie dans la tranquilité,

  Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d'un dieu ?"

Aisance, tranquillité, solitude : Pyrrhon ne s'est pas même donné la peine d'écrire et de laisser un enseignement. Il appartient à cette espèce rare de sages qui ont marqué les esprits de leurs contemporains par la seule puissance de leur parole et de leur exemple. La position de Pyrrhon, en ce point est particulièrement étonnante : il se rélame de l'aphasie - seule position tenable lorsqu'on pourfend les illusions et les pièges du langage, et qu'on pose le silence comme seule posture adéquate à la réalité - et dans le même temps il parlait beaucoup - pour contrecarrer les positions dogmatiques - se taillant une redoutable renommée de disputeur. Contradiction ? Nullement, car de toutes les opinions il dira qu'elles ne sont pas plus ceci que cela (ou mallon), et qu'il faut tendre vers un état mental de totale abstention. A la fin toutes les opinions, quelles qu'elles soient, "s'éliminent à l'égal des purgatifs, qui, après avoir fait s'évacuer les matières, s'évacuent elles mêmes par le bas et sont éliminés".(Sextus Empiricus).

De même Bouddha déclara qu'en quarante ans d'enseignement il n'a jamais rien enseigné.

Quand la foudre est tombée, tout au bout du voyage, il ne reste qu'une âme silencieuse et la clarté illimitée du ciel ...