Le trou antérieur à ses bords : c'est peut-être la plus antique, la plus fondamentale intuition de la pensée grecque. En voici une double illustration. D'abord chez Hésiode : c'est du Khaos que procédent les éléments qui constituent le monde (la Nuit, la lumière, la terre, le ciel etc). Il est impossible de rendre adéquatement le Khaos grec, qui signifie originairement la béance, ici une béance absolue, primale, antérieure à toute forme sensible ou intelligible, proprement inconcevable - ou encore le vide originaire, "mère" de tous les êtres.  Anaximandre, créant le premier terme propre et authentique de la philosophie, dira : apeiron, le sans-limites. Lequel est bien un trou sans bords.

Mais pourquoi parler de trou ? Pourquoi ne pas dire simplement "l'infini" ou le "vide" ? La raison est évidente : nous parlons et pensons à partir de l'image du monde constitué, à partir de nos représentations. Nous sommes en quelque sorte dans un plein "qui a horreur du vide" et pour accéder à quelque pensée de l'illimité la seule ressource est de faire un trou, trou dans la représentation qui donne accès à ce tout-autre qu'est le réel. C'est alors, et alors seulement que l'on peut penser à partir de l'originaire, et voir que toutes nos pensées et nos images ne sont que des constructions secondes et forcément inadéquates. Les Grecs de la période dite archaïque ont manifestement opéré ce renversement prodigieux, avant que les "philosophes" n'aient recouvert cette intuition de leurs constructions artificielles et controuvées.

Lorsque Héraclite écrit : "nature aime à se cacher" on entend inévitablement nature comme l'ensemble positif des étres du monde, astres, végétaux, oiseaux, poissons etc. Mais alors la formule est pauvre : n'avons nous pas les sciences pour rendre compte des choses ? Toutefois s'agit-il bien de cela ? Héraclite écrit : "phusis" - nous traduisons par nature, on ne peut faire autrement, mais phusis c'est la puissance de production, la naissance, la croissance : d'où viennent les choses, de quel fonds, et comment elles se développent. Ce qui surgit, apparaît et se manifeste, dans le même mouvement "aime à se cacher", ou a l'habitus, la disposition propre de se cacher, ou d'être caché (kruptesthai philei). C'est dire que cette origine, dont on ne voit que les manifestations externes, nous est celée. Et c'est elle pourtant qui est l'essentiel.

De cette origine, de cette phusis, on ne peut rien dire. Tout au plus peut-on, comme le dieu à Delphes, faire signe, user de mots "silencieux", de mots sans contenu assignable, de mots qui, comme le chant d'Orphée, font résonner la musique des sphères, ouvrant le coeur à l'énigme de l'insondable.