II

                                                    ATOMOS et APEIRON

 

Atomos (adjectif) : indivisible, insécable. Comment entendre cette indivisibilité, et comment cette indivisibilité peut-elle s'inscrire dans l'espace? J'envisagerai trois possibilités.

La première est de concevoir l'atome comme tridimensionnel. C'est l'interprétation courante depuis Aristote et canonisée par Epicure. L'atome serait un corps premier (proton sôma), extrêmement compact, unitaire de nature, que rien ne saurait diviser. Il y aurait une quantité infinie d'atomes, de formes variées, en nombre "inconcevable". Mais si rien ne peut ruiner l'unité structurelle de l'atome, sur le plan physique, il est par contre loisible de le décomposer par la pensée, d'en concevoir des parties, des minima, comme on fait pour une figure géométrique : angles, surfaces, carrés, volumes etc. Epicure rédigera un ouvrage perdu sur les parties de l'atome. Ces spéculations ont leur intérêt pour concevoir une physique des chocs, des entrelacs, des combinaisons et des répulsions mécaniques. Mais il est hasardeux d'attribuer à Démocrite les mêmes idées, s'il est patent que l'atome démocritéen n'est pas un corps solide. - voir l'article précédent.

Selon la seconde hypothèse l'atome serait une figure bidimensionnelle : géométrie  plane, triangles, carrés, parallélogrammes, etc comme fait Platon dans le Timée (lequel aurait emprunté à Démocrite une physique géométrique) Mais cette hypothèse est au plus près de la première et succombe au même argument : elle est en contradiction manifeste avec le caractère résolument dynamique du "rythmos, de la diathigè et du tropos".

Reste l'hypothèse unidimensionelle. L'atome serait comme un point, sans épaisseur ni volume, mais douée d'une formidable énergie qui le fait se propulser dans le vide à la vitesse de la lumière, dessinant des traits, des courbures, des entrelacs, des figures stellaires, parfaitement aléatoires et imprévisibles. Physique tourbillonnaire.

Le fameux tourbillon démocritéen (dinos ou dinè) trouverait ici un début d'intelligibilité. Comme il y a un infinité d'atomes, tous en mouvement dans l'éternité de l'Aïon, sans début et sans fin, il faut concevoir ces mouvements tous à la fois surgissant, se déployant dans l'immensité du vide, décrivant d'innombrables figures dans toutes les dimensions à la fois : l'unidimensionnalité des atomes dans un espace à n- dimensions : dynamique multidimensionnelle, foisonnement exponentiel, vitesse absolue.

En toute rigueur le multiple est originaire. D'emblée Démocrite balaie les anciennes conceptions de l'Etre, de l'Un (Parménide), ruine toute métaphysique de l'unité, du sens et de la valeur. La nature est la somme inconcevable des processus atomiques. S'il nous est loisible de contempler le Tout il nous est impossible de le connaître en vérité. Tout au plus pouvons-nous en forger une idée spéculative, sans pouvoir de vérification. Démocrite dit : "Je parlerai du Tout" - s'il est entendu que c'est là le projet natif de la philosophie - mais il ajoute aussitôt : "La vérité est dans l'abîme" (Alètheia en buthô). On voit aussitôt que cet "abîme" n'est nullement à entendre comme arrière-monde, secret divin, ou mystère, mais très prosaïquement comme complexité infinie : "J'aimerais mieux établir une seule relation causale que d'être le roi des Perses".

Je ne puis m'empêcher, quant à moi, de voir dans cette physique un aménagement original de l'Apeiron d'Anaximandre, dont on estime à juste titre que c'était la première tentative d'envergure pour penser le réel comme Tout. A-peiron, c'est le Non-limité, l'illimité. Anaximandre estimait que toutes choses dérivaient de l'Apeiron et retournaient à l'Apeiron, '"selon l'ordre du Temps". Mais cet originaire n'est pas lui-même temporel, ni chronologique. Cette sortie et cette  réintégration se font de toute éternité, même si le processus est en lui-même temporel. De la sorte l'Apeiron est en quelque sorte éternellemnt contemporain de tous les processus de manisfestation et de destruction. La position de Démocrite évite le piège de la temporalité : l'Apeiron c'est le régime ordinaire de la nature, c'est l'infinité des mondes, l'infinité des atomes et du vide, l'infini que rien ne réunit en un ensemble unitaire ou unifié, c'est la dispersion maximale, la multiplicité originelle et éternelle de l'illimité a-cosmique. Dés son principe l'atomisme fait éclater l'unité apparente du cosmos et révèle la vérité de l'éparpillement : ni Etre, ni Un, ni Logos unifiant. Si un logos peut se convevoir et valoir c'est comme instrument imparfait de connaissance qui ne saurait en aucun cas se prévaloir de la Totalité. Humilité du sage. S'il parle du Tout, il sait qu'il ne le connaït pas.