Tout est fait pour nous distraire, selon l'étymologie nous tirer de côté, hors de nous. Voilà qui arrange le commerce et l'industrie, les mouvements d'opinion, et l'Etat. Vivre hors de soi, à côté de soi, que voilà un joli programme !

Nous payons cher d'être membre d'une communauté, est-il bien nécessaire d'en rajouter ? Acquittons-nous de nos devoirs, mais sauvons la singularité. Par la pensée je suis chez moi, et par elle j'étends mon être aux dimensions de l'univers, et au delà, par de là tous les mondes possibles, jusqu'aux confins impensables de l'espace et du temps. 

A l'orée de la pensée grecque Anaximandre conçoit cette prodigieuse idée de l'Apeiron, le sans-limites dont procèdent tous les êtres du monde et auquel ils retournent "selon l'ordre du temps". Tout ce qui existe est limité dans le temps et l'espace, mais le fondement, la source créatrice est sans limites. Elle a toujours été, elle est et sera. Le Grec pense l'éternité du Tout comme une évidence. Et dans cette éternité les choses naissent et passent, s'abolissant  dans le fond inépuisable qui les fera renaître sous d'autres formes.

Le corps va à la mort, entraînant l'extinction de la conscience. Je ne puis concevoir un esprit qui survivrait sans support corporel. Ainsi nous mourons tout entier, sans reste. Mais nous pouvons, au sein même de cette existence limitée de toutes parts, le temps que nous sommes vivants et agissants, concevoir ce qui nous dépasse et nous englobe, nous hisser à la contemplation du Tout éternel et illimité. Et retirer de cette contemplation un sentiment sublime de vastitude et de beauté - à moins que, par une étrange disposition, nous en soyons comme suffoqués, écrasés par l'immensité ! Peut-être même que ces deux émois, l'émerveillement et l'angoisse, alternativement ou conjointement, sont comme l'avers et l'envers de la même expérience, réalisant la définition du sublime de terreur. Cette vision est si bouleversante, si intense, et à d'autres moments si douce, si bienfaisante, qu'elle génère l'émotion poétique par excellence que les Grecs appelaient "thaumazein" - l'étonnement, mais au sens fort du terme, ce qui frappe comme un coup de tonnerre.

On peut vivre certes dans l'ignorance totale de cette dimension poétique et métaphysique. La vraie question est : qu'est ce que cela change ? Rien évidemment en termes d'usage, de commerce, d'efficacité. Cela rendrait plutôt méfiant à l'égard des promesses et des tractations du monde. Le contemplatif n'est d'aucune utilité, d'ailleurs on s'en méfie. Celui qui vit si souvent hors du monde, parmi les dieux, n'est-il pas suspect? D'ailleurs ses dieux à lui ne sont pas même ceux de la cité. Mais prenons garde à ceci : s'obnubiler sur le présent ne va pas sans risques. Témoigner pour le spéculatif c'est témoigner pour l'humanité par de là les affres et les horreurs de l'histoire. C'est peut-être le seul domaine où ne règne pas l'ordinaire violence.

Je ne sais plus quel chef indien avait dit : "La terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre" - Voilà une phrase de haute volée. A méditer !