Le poème "Pain et Vin" commence par le tableau du soir et de la nuit qui vient : c'est une méditation sur le temps, sur les variations du temps, sur le rapport entre le jour et la nuit, qui ne laisse pas de faire songer à Héraclite, lequel avait affirmé l'unité irréductible du jour et de la nuit : ils sont le même, écrivait-il. Or nous voici, historiquement, au crépuscule, sous l'aplomb de la nuit qui vient. Mais alors l'esprit va-t-il disparaître, nous plongeant dans l'indéterminé et le chaos ? Le poète évoque alors la loi profonde de la nature, qui dans la contrariété même maintient la continuité :

  "Ferme demeure une chose : que ce soit à midi ou qu'il aille

  Jusqu'à minuit, toujours subsiste une mesure

  Commune à tous, mais à chacun aussi un propre est alloué."

La nuit qui vient est aussi une aventure de l'esprit, qu'il faudra assumer, supporter, endurer, sans faiblir, sans se décourager, car jusqu'à "minuit", et autant qu'à "midi", l'esprit poursuit son oeuvre à travers les peuples, comme fait le principe souverain de la nature, dans l'alternance : la mesure est là, et ainsi il n'y a pas de véritable césure dans la continuité du temps. 

Reste ce fait, douloureux, qu'il ne faut pas passer sous silence : la grande période historique, la grande culture sont derrière nous, et nul écho ne nous parvient plus des temples antiques. "Blanc est l'instant" - expression remarquable qui dit en creux l'absence de toute beauté et certitude.

Pour Hölderlin le Christ est le dernier héros, celui qui achève la triade (Dionysos, Héraclès, Christ), dernier héros antique en qui se réalise la fin du divin. Après lui, qui meurt dans l'absence et le silence, s'ouvre la période "nocturne", marqué par le détournement de Dieu. N'en restent dés lors que des signes, comme le vin - oeuvre du civilisateur Dionysos, ou le pain, grâce et fruit de la terre, mais béni de la lumière. Et des images, et des souvenirs, et surtout la louange du poète, qui, dans "l'Esprit d'Automne", se souvient des dieux, et se maintient, vaillant, sous les orages du ciel. 

Esprit d'Automne, esprit vespéral, esprit hespérique : nous voici à jamais très loin de l'origine, emportés dans les flux du temps, seuls sous le ciel, nous souvenant de ce qui fut, mais résolus à en vivre le deuil, et dans une "infidèle fidélité" à en tirer toutes les conséquences. Hölderlin le dira encore plus nettement dans "les Remarques sur Antigone et sur Oedipe" : au détournement divin, l'homme répondra par un détournement catégorique - notons l'expression toute kantienne : impératif catégorique du détournement. Ce n'est ni un refoulement ni un déni, c'est la pleine conscience de la perte et la volonté de mener à son terme la conséquence de la perte ; la perte subie (passif) se renverse en oubli-sans oubli, souvenir et renoncement (actif).

La dernière strophe énonce vigoureusement la loi de ce détournement :

                                 "En effet, l'Esprit n'est pas chez lui

          Au début, non à la source. Le pays le nourrit 

          Ce sont les colonies qu'il aime, et l'oubli vaillant".

Nous retrouvons ici la dialectique du proche et du lointain. Il faut quitter le pays (Heimat) qui vous a nourri et se risquer au loin, en terre étrangère, au risque de perdre même l'usage de sa propre langue, oublier vaillamment, assumer le danger le plus grand, sans lequel l'Esprit ne saurait se révéler à nous dans sa splendeur. Perdre le proche, gagner le lointain, et revenir transformé, dans le pays du Père (Vaterland), se tenir vaillant dans le silence de la terre et du ciel. Une autre grandeur, bien différente de la grandeur antique, sera celle de l'homme de l'Hespérie:

          "Un sourire, né de l'âme prisonnière

          Brille, à la lumière dégèle l'oeil".

Ce poème est une profonde méditation sur le destin de l'homme occidental, sur son histoire brisée en deux par la chute du divin, avec toutes les résonances intimes d'une âme exceptionnellement réceptive à la dureté du temps et du destin, inscrite autant dans les arcanes de la subjectivité personnelle que dans la conscience historique. Le destin de l'homme Hölderlin rencontre le destin de l'homme occidental ; entrecroisement pathétique et fécond, qui fait toute la grandeur de ce poète exceptionnel.