Le temps de la nature n'est pas le temps de l'homme. Dans une sorte de projection hyperbolique on a voulu imposer à la nature les catégories de la pensée humaine, laquelle est déterminée par les bornes infranchissables du commencement et de la fin. Tout mouvement, tout processus, physique ou mental, chez nous, s'inscrit dans ce cadre, à commencer par l'existence elle-même : nous sommes bien les "mortels" (thnètoi), et c'est en mortels que nous nous représentons toutes choses. De là cette idée, assez généralement répandue, que la nature elle aussi doit avoir un début et une fin. Et partant nous imaginons un créateur qui aurait mis les choses en mouvement, et une fin - fin des Temps, cataclysme cosmique, fin de l'Histore et autres farinades qui tentent de donner forme à cette intuition aussi gratuite que fantaisiste. Les premiers chrétiens attendaient l'Apocalypse, s'y préparaient avec terreur, craignant le jugement final qui élirait les uns et condamnerait les autres. Cette structure de l'esprit se retrouve encore aujourd'hui dans certaines sectes crypto-chrétiennes ou crypto-orientalistes, lesquelles pratiquent tout naturellement les mêmes rites de purification, et, de manière plus inattendue, dans un certain catastrophisme écologiste, qui lui aussi annonce la fin des temps, confondant une fois de plus le temps de l'homme et le temps de la nature. Que l'humanité soit appelée à disparaître, tôt ou tard, dans la combustion finale de la planète, programmée par l'évolution irrésistible du système solaire, est une chose, mais si lointaine qu'on ne peut guère la représenter, et le risque actuel d'une crise écologique majeure en est une autre. Mais les deux éléments sont de nature très différente. Il ne faut pas les superposer, comme on fait. Quoi qu'il en soit, l'implosion ou la combustion de la planète Terre est un événement mineur, un "détail" cosmologique dans la gigantesque marche de l'univers.

Il faut, plus humblement, accepter de penser que notre temps est fini et que celui de la nature est infini. Je dis nature plutôt qu'univers, pour deux raisons. La première est qu'il existe peut-être, probablement, une multitude d'univers, aussi impossible qu'en soit pour nous la représentation, encore que certains astrophysiciens s'engageassent dans cette direction. Nous nous agrippons au big bang comme à une bouée de sauvetage, dans l'espoir délirant de saisir enfin une origine pensable, tout en pressentant que cette origine renvoie nécessairement à une autre antécédente, et ainsi à l'infini. On ne peut s'arrêter dans la démarche rétrospective de la causalité, et enfin, pris de vertige, on va planter un créateur pour contenir et fermer la série des causes. Ou, comme dit Spinoza, "on se réfugie en Dieu, cet asile de l'ignorance". La position des anciens penseurs grecs était plus élégante : la nature toujours fut, est et sera. La seconde raison pour laquelle je parle de nature et non d'univers c'est que le terme d'univers désigne une réalité de fait, mais ne permet pas de penser la puissance infinie qui est à l'oeuvre - dans les univers, chaque univers étant une forme particulière, limitée et évanescente de la puissance infinie de la nature. Les univers, comme toute chose existante, petite ou gigantesque, naissent, se développent et meurent, question de temps. Pour citer Bouddha : tout ce qui est composé se décompose, et les univers n'y font pas exception.

On veut enfermer, enserrer, restreindre la puissance naturelle, qui nous excède en tout, dans les limites étroites d'une représentation pensable, humaine, trop humaine, la borner par nos catégories de temps et d'espace, y fixer des points d'origine et des points d'aboutissement - mais pourquoi ? Pour sauver le sens. Pour un humain, tel qu'il est fait, selon les formes archétypales de son entendement, il n' y a de sens qu'en relation à la limite. Par exemple il est sensé de travailler pour gagner son pain, d'agir pour un but, de penser pour résoudre un problème, d'écrire pour exposer une idée : un besoin, ou un désir (origine) - une action, ou une combinaison d'action - une fin (telos) qui est à la fois le terme et l'accomplissement. L'action va à son terme quand elle permet l'accomplissement. Et du sens naît la valeur : le prix du pain, la reconnaissance morale, la valeur d'une oeuvre etc. Or, dans la nature, aucune de ces catégories n'a le moindre rôle. Ni intention, ni désir, ni besoin (la nature ne manque de rien, elle est à tout instant ce qu'elle est, réel absolu, omniprésent et omnisuffisant). Et dans notre vanité incommensurable nous allons lui prêter des manques, des incomplétudes, comme nous faisons de Dieu, qui aurait, paraît-il, le désir de l'homme, alors que s'il est dieu, par définition, il ne manque de rien. En fait, l'hétérogénétité entre la nature et l'homme est si absolue (l'absolu c'est ce qui est totalement détaché, disjoint, sans rapport) que nous ne disposons d'aucun concept pour penser cette différence sauf à multiplier les termes négatifs : non-né, non-créé, im-mortel, in-fini, il-limité, sans origine, sans fin etc. Physique négative, comme il existe une théologie négative, qui, ne pouvant dire ce qui est (le réel est innommable, inconnaissable  impossible à  formaliser) s'échine à tenter de dire ce qu'il n'est pas.

C'est cette considération d'humilité et d'ignorance qui amena Pyrrrhon à dire que les phénomènes sont également immaîtrisables, sans critère, inconnaissables. Cette proposition, pour bien l'entendre, vaut comme énonciation de notre rapport au réel, et à lui seul, car, dans les affaires courantes qui sollicitent notre attention et notre action, les choses se passent autrement : on y perçoit, on y juge, on y évalue, on se détermine, on décide, on agit. Mais c'est un délire manifeste que d'attribuer à la nature cosmique les opinions, jugements, et volitions humaines. A l'inverse, c'est faire oeuvre de salut public que de distinguer les genres, comme fit remarquablement Spinoza : la nature n'est pas une république, ni un royaume, ni un cabinet ministériel où des esprits savants discutent des mesures administratives, des impôts, de la guerre, de la liberté et de la justice. La nature c'est le Tout Autre, et pourtant, que nous le sachions ou non, nous y sommes.