"...mais le Père aime

   Qui règne sur tous,

   Le plus, que soit cultivée

   La lettre ferme, et le durable

   Bien interprété".

 

C'est ainsi que dans ses derniers poèmes, ici "Patmos" dont je donne un bref extrait, Hölderlin définit la vocation du poète : être celui qui témoigne de la Lettre ferme (der feste Buchstab), et interprète correctement le "durable" (Bestehendes) sous la législation souveraine du Père. On se demandera ce que signifient ces termes pour le moins énigmatiques. Dans le flux universel qui emporte tout, les choses et les êtres, un principe de continuité doit être affirmé, lequel ne modifie en rien le cours universel de la nature, mais se présente, pour l'être humain, comme une loi - une lettre stable - qui fonde un ordre symbolique, dans lequel l'homme puisse trouver une patrie. On sait que Hölderlin oppose de plus en plus résolument le Vaterland, étymologiquement le pays du père, à la Heimat, (Heim, home, maison) lieu d'origine, région maternelle, foyer des premières attaches et des premiers attachements. Le poète, comme d'ailleurs l'homme sensé, doit quitter le maternel, le plus proche, et s'engager au loin (in die Ferne), ou comme il dit ailleurs, dans les "colonies" lointaines, afin d'y rencontrer le différent, et dans cette rencontre faire l'expérience de sa véritable nature. Qui reste au logis risque fort de ne jamais se trouver soi-même, de rester prisonnier des usages et des conventions locales, de se bloquer dans la méconnaissnce de son être propre. Il faut partir, se risquer dans l'étranger, s'y frotter au danger, et par là développer une conscience seconde, plus profonde, mûrie à l'aune de la distance. Alors il peut revenir, et ce qui n'était que Heimat pourra s'élever à la dignité du Vaterland. La "patrie" sera en effet "paternelle", et non plus étroitement "maternelle", elle acquiert une dimension universelle : le pays du père sera, par exemple l'Allemagne, mais aussi bien la France ou toute autre nation, s'il est entendu qu'une Loi universelle contient les différences locales, les assume sans les renier, tout en les soumettant à un principe supérieur : la Lettre stable, qui vaut pour tous.

C'est dire au passage que Höderlin ne milite en rien pour un nationalisme teuton, qu'ii est sot de vouloir le récupérer au service d'une idéologie "patriotique", comme on fit quelquefois. L'amour de la patrie n'exclut personne, il est d'essence universaliste, réunissant toutes les patries particulière dans une patrie de l'humanité, sous la loi du Père.

Il est bien dommage que notre poète ne spécifie pas davantage la nature et le contenu de cette Lettre. Nous savons qu'il avait durablement étudié la philosophie de Kant, qu'il considérait Kant comme "le Moïse de notre nation". Ce trait me semble décisif : Kant fondait la morale sur le respect inconditionnel de la loi, exprimée dans le devoir. Hölderlin, comme la plupart des intellectuels de son temps, avait rêvé un moment de transposer la morale dans la politique, puis, partiellement déçu par la Révolution française en qui il avait cru voir réalisée une nouvelle république conforme à ses voeux, il retire son assentiment, et se consacre exclusivement à la poésie. Le poète, mieux que le philosophe ou l'homme politique, énoncera la lettre de la loi, pour tous les hommes, du présent et de l'avenir.

Je risquerai ceci : la loi énonce cet impératif qu'il faut travailler à la continuité de l'esprit à travers les générations. L'esprit s'est manifesté en Grèce, dès l'aube de la culture classique, il a atteint un sommet inégalé dans la tragédie attique du Vème siècle. Dans les siècles suivants il n'a pas disparu, il se tenait en retrait, et maintenant, dans cette nouvelle ère post-classique et post-révolutionnaire, il doit trouver de nouveaux moyens d'expresion. On ne peut songer sérieusement à imiter les Grecs ("leur manière est trop éloignée de la nôtre"), il faut tout au contraire découvrir ce qui nous est propre, et le développer. Donc se mettre en route vers l'étranger, le lointain, pour conquérir par contraste, le propre. Et chaque époque devra, de même, expérimenter cette dialectique du proche et du lointain pour accéder à sa vérité.

Les choses se précisent : suivre cette loi de continuation consciente et inventive ne saurait se faire dans l'imitation ou la répétition. On ne peut se servir des usages et des préceptes anciens pour sauver la culture et affirmer la noblesse de l'esprit, il faut rompre avec cela même qu'on aime le plus pour accéder à sa vérité propre. Ainsi chaque époque a-t-elle son "devoir "spécifique, alors même que ce devoir est toujours absolument identique à soi. Ce sont les contenus, les modalités, les moyens d'expression, le style, la manière qui changent, par lesquels l'époque se différencie, s'invente comme telle, et s'affirme dans son irréductible modernité.