CHANT PREMIER

 

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  Au début n'était pas le Verbe, ce bavard intempestif

  Ni l'action, n'en déplaise au poète,

  Car il n'y eut jamais de début dans la nature

  Qui de toujours et pour toujours jette les dix mille êtres

  Au risque de naître, de vivre et de périr,

  Sans se lasser jamais de faire et de défaire,

  Sans intention, si ce n'est de produire

  Et de détruire cela qu'elle a jeté dans l'existence.

  Immense et insondable elle est

  Ce qui fut, ce qui est et sera, de toute éternité.

  Elle remplit l'esprit de terreur infinie

  Elle qui détruit tout, et de joie infinie

  Au spectacle de sa puissance inconcevable.

  S'il est un dieu, si vraiment tu veux garder ce terme

  Impropre, c'est lui, le génie inconscient de soi, qui crée

  Sans intention, sans but, sans cause et sans regret

  Tout ce qui est dans le monde, tout ce qui vit

  Jusqu'à la moelle interne du vouloir. Il est en moi

  Il est en tout. Seul il existe, infiniment réel.

 

  S'il n'est point de début ni de fin

  Il est une origine, à chaque instant

  Lorsque paraît chose nouvelle ou nouvelle pensée,

  Qui jaillit du chaos, de l'informe, du pas encore déterminé,

  De ce bouillon amorphe d'où procède

  La Forme.

  A l'origine était Chaos, disait Hésiode

  Et c'est de lui que naît la Nuit féconde et bien plus tard

  Le Jour. Alors la lumière divine se répand sur le monde

  Et naissent les principes éternels de la Forme-matière

  Dont la combinaison, la fusion, le mélange

  Agités dans l'espace infini, brouillés et torsadés

  Par les véloces tourbillons en tous sens

  Entrelacés, entrechoqués de toute éternité

  Produisent ces mélanges instables, enfants d'un jour,

  Que nous appelont corps, improprement,

  Car un corps, s'il apparaît parfois stable au regard

  N'est rien qu'un processus de processus

  Temporellement liés par une force d'attraction.

  Les corps passent et se remplacent, seul demeure

  L'immense force qui les brasse à l'infini dans le vide.

  Ainsi, à chaque instant

  L'origine se laisse entrevoir

  Si tel un serpent dissulé dans les herbes

  Guettant la proie

  Tu te tiens à l'origine, toi-même,

  Toutes affaires cessantes pour n'être que regard.

  Et c'est ainsi qu'à tout instant

  Coïncidant avec l'éternelle naissance

  Toi-même tu te tiens à l'origine des choses.

  Tel est l'action spécifique du sage

  Qui ne fait rien, pour qui

  Toutes choses se font à tout instant dans le silence.

 

  Attentif, silencieux, léger comme un roseau

  La brise et le courant des eaux qui passent

  Tu les laisses passer par ton corps sensitif

  Sans rien penser, sans rien vouloir ni désirer,

  La lumière joue folâtre à l'orée du paraître

  Rien ne compte plus désormais

  Que cette effloraison des choses dans ton âme

  La musique éternelle de l'eau et du roseau.