C'est une idée un peu folle, mais je n'en suis pas à la première. Je me suis mis en tête de rédiger un vaste poème sur le thème des origines, sans trop savoir ce que je mettais sous ce titre. Mais qu'importe, je me suis laissé aller comme un brave canasson, notant les images et les idées comme elles venaient, sans trop y réfléchir, me fiant au diable intérieur, à ses caprices et ses saillies. Pour le moment je m'abstiens d'en penser quoi que ce soit, je vais au petit bonheur, voilà tout. Si l'affaire est sérieuse elle ira de l'avant. Sinon elle s'arrêtera en cours de route. Peu importe, je ne m'en ferai pas un casse-tête. J'ai, depuis un certain temps déjà, résolu de ne pas me briser le cerveau avec mes élucubrations, qui ne sont que des essayages, des tentatives, dont le mérite essentiel est de transcrire les temps forts de ma réflexion, dont la véracité, s'il en est, ne s'éprouve que dans l'ordinaire de la vie. La pensée est un élément parmi d'autres dans la vaste polyphonie de l'existence, ce qui à la fois la justifie et la limite. Le second aspect, fort important, est de fournir à d'autres, s'ils le désirent, des fragments avec lesquels ils pourront recomposer leur propre symphonie. 

Comme je ne suis pas sûr de mener cette entreprise à terme, et qu'il peut se passer bien des choses, je publierai des fragments au jour le jour. Advienne que pourra !

 

 

       

                              PROLOGUE

 

 

 

  O Muse, c'est toi souveraine qu'invoque le poète, ô Muse,

 Mais où es-tu, où donc es-tu ô Muse ? J'invoque en vain

 La douce musique de ton nom. Serais-tu donc

 Avec les anciens dieux descendue aux Enfers,

 Nous laissant seuls, sans voix, sans espérance,

 Tels des enfants abandonnés ? J'erre par les rues désertes

 Et le coeur me fait défaut, et ma pensée bredouille

 Comme des mots d'enfants dans les ténèbres.

 Mais quoi, il faut tenir jusqu'au coeur de l'absence,

 Persévérer, marcher dans la soif et la peur,

 Traverser le désert de l'âme, assumer la douleur

 D'être seul, ignoré, ignorant, jusqu'au puits d'abondance

 D'où couleront, parmi les fleurs, les vignes, les senteurs d'orangers,

 Ces paroles ailées, ces doux accents du poème,

 Que je compose pour toi, ami, dans les matinées claires

 Quand la lumière du jour brille dans le feuillage,

 Quand l'esprit régénéré embrasse toutes choses

 Et contemple, lucide et calme, la genèse du monde.

 Il ne faut rien attendre des dieux, mais l'esprit seul

 De sa solitude, lui-même, doit tirer l'abondance

 Et la musique, et la beauté, le rythme et la cadence

 Qui feront voir en toutes choses le vide et la beauté.

 

 

 

 Les feuilles doucement s'agitent sous la brise

 Un couple de pies jacasse dans le feuillage ;

 L'une s'agite et court de branche en branche, et l'autre

 La poursuit avec la diligence du désir, ainsi fait

 Tout ce qui vit de par le monde. Volupté

 Tu nous tiens, nous étreins, nous enlaces et nous jettes

 Hors de nous, nous propulsant vers la beauté de l'autre,

 Et nous fais espérer dans l'étreinte un bonheur sans mesure ;

 Ainsi se fait malgré nous, tout en nous, le grand jeu de la vie,

 Le cercle infernal et sublime, la roue du désir

 Et de la mort, s'éternisant, nous traversant, nous brûlant

 De sa flamme amère, irrépressible et délectable.

 Parfois je me lamente au spectacle, et parfois

 Je m'émerveille, complice, de ce jeu cruel, désespéré,

 Où chacun croit trouver ce qui lui manque, pour repartir

 Bredouille, et sot comme devant. Car le désir se joue

 De chacun, de chacune, et l'éveille, et l'agite

 De mille soubresauts, de faux espoirs, de vaines illusions

 Qui ne font que le jeu de l'espèce, et l'oeuvre faite,

 La nature aussitôt l'abandonne à la funeste mort.

 Nous ne vivons que pour passer. A peine nés

 Nous voici assez vieux pour mourir, et notre oeuvre

 Ne vaut que pour nos descendants. Ainsi

 Me détournant de l'immense théâtre,

 Je veux, ami très cher, consacrer ce peu de vie qui reste

 A composer mes chants mélodieux, non pour la gloire

 Incertaine et fragile, mais pour toi, et pour ceux

 Qui, loin de la foule et des désirs anxieux,

 Sauront, libres et justes, dans ces poèmes, voir

 Une image de la vérité. Rien qu'une image certes

 Qui couvre, ainsi que feuille agitée par la brise,

 Le fond obscur, indicible et térébrant

 D'où surgit toute vie, à quoi elle retourne

 Selon le Temps, dans les plis infrangibles de l'éternité.

 

 

 

 Toi qui espères le bonheur, comme font tous les hommes,

 Je te dirai en toutes choses la limite. Ce qui était,

 La douce enfance, le joli pré des premières amours,

 Le tendre visage de celle que tu as courtisée,

 Tout ce qui a glissé comme une eau entre tes doigts

 Jamais ne reviendra. Et ta vie elle-même

 Coule et roule dans les eaux toujours nouvelles

 Et s'emporte elle-même, et rien ne peut

 Tenir l'instant. S'il est pour l'homme une félicité

 C'est de nager dans le grand Fleuve

 Sans s'insurger, sans protester, sans ricaner

 Mais de vivre l'instant qui passe

 A chaque fois unique, et neuf, et vif, surgi des profondeurs,

 Comme une chance unique,

 Entre douleur et allégresse,

 De le porter à la plus haute puissance

 Où le hasard se fait nécessité.