La langue allemande dispose d'un mot évocateur, riche de promesses, pour qualifier les prémices du printemps, quelque chose comme "avant-printemps" (Vorfrühling). C'est la délicieuse sensation que nous offrent ces jours présents, après tant de rigueur hivernale. Comment ne pas sentir en soi-même la vie qui recommence, le désir qui se réveille, une sorte de confiance quasi enfantine en la possibilité de vivre, de goûter encore à la fontaine de jouvence ? Il est vrai que ces dernières semaines furent très éprouvantes, pour moi qui me sentais comme engagé, à la manière des condamnés, dans le couloir de la mort. Cette impression funèbre m'est hélas assez familière, car à intervalles plus ou moins réguliers je plonge dans un marasme d'où, je le redoute à chaque fois, je ne pourrai m'échapper. Et pourtant je reviens, je me hisse cahin caha hors de l'abîme, et découvre  à chaque fois, avec étonnement, que la vie continue, que ce n'était qu'un mauvais rêve, et qu'il est grand temps de se réveiller. J'ai lu quelque part que Goethe, aux approches de l'hiver, donnait touts les signes d'une fin imminente, et qu'aux premiers jours du printemps il renaissait comme un coquelicot. Mon grand père, de même, se donnait pour mourant à chaque hiver, accumulait tous les symptômes de la maladie finale, et revenait aux beaux jours. Bien sûr cette comédie de la mort et de la renaissance finit par finir, et comme on dit, ou peut guérir de toutes les maladies, sauf de la dernière.

Cette disposition cyclothymique, je la traîne depuis l'enfance, et je m'étonne que nul ne s'en soit aperçu parmi mes proches. Mais l'eût-on vue que cela n'aurait rien changé. Elle est si ancienne, si profondément ancrée dans mon organisme physique et psychique, si connaturelle en somme, que j'ai depuis longtemps renoncé à la corriger : il faut faire avec, accepter les chutes dans la mornitude, me réjouir de mes remontées spectaculaires, tout en veillant à ne pas sombrer trop profond, ni à m'exalter plus que de raison. Il faut sauvegarder un régime moyen, entre les extrêmes, sans pour autant vouloir une constance parfaite, qui d'ailleurs n'existe que dans les livres.

C'est déjà beaucoup si une trop forte remontée de l'humeur ne se paie pas par une descente vertigineuse et catastrophique. Mais je constate aussi que, en ces affaires, ni la raison, ni la volonté ne peuvent quoi que ce soit : toutes nos résolutions philosophiques sont ravageusement balayées, humiliées par une puissance intérieure hors de contrôle. Le thymos est souverain, pas la raison. Notre seul pouvoir est de faire le gros dos, de considérer l'orage, de la voir venir, se développer et passer, constater avec soulagement qu'il finit toujours par passer, et qu'en somme la vraie vertu philosophique c'est la patience, c'est à dire l'art de supporter (patior, supporter, d'où "patient" et patience). Ce n'est pas rien, même si ce n'est pas grand chose, c'est une vertu indirecte si l'on veut, de biais, qui consiste à biaiser, plutôt qu'à affronter, vu le rapport des forces.

Tout cela nous enseigne la modestie : pas de triomphalisme moral, pas d'ambition de vertu, juste un art délicat de survie par gros temps, et à y regarder de plus près, c'est le gros temps qui est la règle, et les beaux jours l'exception. Raison de plus pour goûter doublement l'accalmie des beaux jours.