L'été s'écrase sur les plaines et les monts. La ville est quasiment vide. Tous mes amis sont partis, qui en Espagne, qui en Afrique, ou plus loin encore, allez savoir où ? Je suis à près seul, avec mon épouse, et nous passons comme on dit des jours paisibles. N'empêche, cela me fait un peu bizarre. Quand le ciel pèse "bas et lourd" comme dit Baudelaire - car ici le temps est extrêmement versatile, passant du plus céleste au maussade selon une logique affolée - "pèse comme un couvercle", c'est le cas aujourd'hui, on dirait vraiment que tout s'arrête, dans un silence étrange, une lassitude de ville à l'abandon, oubliée des dieux et des hommes. Pour un peu je me laisserais aller à quelque humeur de mélancolie, n'étaient la joie du texte, la réverie à la frange des arbres : même eux ont l'air de s'assoupir, si même les pies et les merles désertent le feuillage. Tout est comme suspendu, on se croirait dans la Belle aux bois dormant, lorsque le château, et tous ses occupants, hommes et bêtes, pour cent ans s'immobilisent dans un sommeil de fer.

Je n'aime guère me sentir embarqué dans une trop grande nonchalance. Cela me donne un sentiment de destructuration comme si, avec le relâchement excessif du corps, la conscience elle-même glissait dans une apesanteur vaguement inquiétante. Sans être, et de loin, un hyperactif, il me faut un peu de stimulation pour me maintenir à flot. J'ai décidé de lire des romans historiques, cela me fait voyager, loin et gratis, dans les époques obscures où je craindrais fort de vivre, si j'avais eu à y vivre, frissonnant du péril extrême de n'être en rien conforme aux exigences de l'heure, toujours déviant et insoumis, vraisemblablement destiné au fer et au bûcher sous les auspices miséricordieux de la Très Sainte Inquisition. Ces temps-ci je vaticine dans les allées ensanglantées du siècle de Philippe le Bel, entre stupeur, admiration, consternation et horreur. Comment donc sentaient, imaginaient, souffraient et jouissaient ces hommes et ces femmes, dans une période si instable, si dangereuse et incertaine, à nous totalement incompréhensible ? Plus que de voyager aujourd'hui de par le monde, en Afrique ou en Asie, où tout finit par se ressembler, séjourner en pensée au treiziéme ou quatorzième siècle en Europe vous garantit le dépaysement !

Au moins, calfeutré dans mon appartement de ville, je n'ai pas à rôtir tout cru sur une plage au bord de la mer, entre mille corps brûlants, suants et puants au soleil, sous le fallacieux prétexte de bronzer une peau destinée à la putréfaction. La chaleur me suffoque, l'excessive lumière m'offusque, la promiscuité m'irrite et m'afflige. Tout au plus puissé-je prendre quelque plaisir, goûtant l'ombre et le frais, à m'asseoir à la terrasse d'un bar, sous une accueillante balustrade, et là, tout regard sur la vaste étendue de la mer, rêver de contrées lointaines que je ne verrai jamais, imaginer de beaux voiliers coupant l'horizon, et tantôt revenir au livre ouvert devant moi, parcourir quelques pages, et repartir encore. La mer est belle de loin et la montagne aussi. Regarder me suffit, la pensée fait le reste, ou plutôt la rêverie sans bornes, sans but, ouverte à toutes les sollicitations du vent, de la lumière et de l'espace. 

Immensité, je suis à toi ! Pour un coeur libre d'attaches toute attache est souffrance. Je comprends le voeu des voyageurs, explorateurs et navigateurs, mais c'est sur place que je voyage, et ce voyage est le plus délicieux !

Des quelques voyages que j'ai faits je rapporte assez d'images, de sensations, de visions pour nourrir mille années de voyage immobile. Et ces temps-ci, la chose est trop neuve pour ne pas m'en étonner, c'est comme si des pans entiers d'un passé oublié, enfoui, refoulé et clivé revenaient à moi, me présentaient des impressions anciennes, étrangement vivaces, mais fugaces, car à peine les ai-je reconnues et identifiées qu'elles s'évanouissent. N'empêche, cela fait bien du bien : je prends conscience, un peu tard, que si je vis c'est d'avoir vécu, c'est d'avoir senti, ressenti, éprouvé bien des choses qui, de les revoir, recomposent une sorte de tissu narratif, comblant des trous, reliant des épisodes discontinus, dessinant enfin une trame historique, certes à jamais incomplète, mais suffisante pour que je puisse dire : c'était moi, et aujourd'hui encore, ce peu de vie, ce peu de temps, c'est moi.