J'ai exercé ma profession avec un relatif bonheur, et pour les élèves et pour moi, du moins si j'en crois la réputation honorable dont je jouissais tout au long de ces années. Mais j'étais sujet à de brusques variations d'humeur : un jour j'apparais souriant, détendu, plaisantant, débonnaire, encourageant ; le lendemain, sans raison apparente, me voilà courbé, les épaules affaissées, le visage creusé, la voix pâteuse, le débit hésitant, traînant misère et angoisse, bon pour la casse. C'est du moins l'image que je me fais, et il n'ètait pas sûr que toute cette peine se remarquât aussi nettement. Mais moi je sais, et je sais que je n'y pouvais rien. A l'extrême, je perdais la voix ou je devais me mettre en congé pour une quinzaine de jours. J'étais comme on dit cyclothymique, ce qui n'est qu'une appellation commode pour désigner un tempérament sujet aux alternances d'humeur.

Cet équilibre singulier fait de déséquilibres réccurrents peut durer longtemps sans présenter de caractère franchement pathologique. Beaucoup de nos poètes ou peintres sont ainsi faits. Leur biographie, que je lisais avec complaisance, me confirmait en somme dans ma singularité, ajoutant quelque poivre et piment à la sauce. Même sans oeuvre remarquable à faire valoir je faisais partie du bon lot. Les choses se gâtèrent sérieusement vers la cinquante-cinquième année.

L'année deux mille, que jeune je craignais de ne jamais atteindre, fut l'année de la catastrophe. Une dépression sévère me contraignit à l'arrêt définitif - selon l'avis des médecins. Je ne les crus pas, décidé à reprendre au plus vite le métier. Peine perdue. Les choses ne s'arrangeaient pas, je ne pouvais plus lire, ni écrire, ni me concentrer, je perdais la mémoire, perdais le fil dans les conversations, m'endormais vers la fin de la matinée, j'étais constamment épuisé, énervé, agité, avec une angoisse affreuse qui me rongeait le ventre, comme si une large plaie me labourait les boyaux, dormant mal, mangeant mal, digérant moins encore, incapable de tout, sauf de me traîner au lit où je passais le plus clair de la journée. Avec cela une tristesse sans borne, des larmes soudaines et des sanglots irrépressibles, au total la douleur de la bête. Impossible de reprendre une activité sociale, d'autant que, en dépit de la massive pharmacopée, nulle amélioration ne se laissait voir. On me mit en longue maladie, et de la sorte je pourrais tout doucement glisser vers la retraite.

D'une banale cyclothymie j'étais passé dans le registre mélancolique. Je ne comprenais rien à cette affaire, mais je voulais comprendre. Je me mis à rééxaminer les années passées, et avec une certaine stupeur, je découvris bientôt que j'avais déjà moultes et moultes fois vécu des épisodes dépressifs, mais ténus, invisibles, irrepérables, dans l'enfance déjà, à l'école primaire, dans cet ennui et cette angoisse sans objet que je traînais lamentablement, à l'internat bien sûr, où un bon père, me voyant si triste et larmoyant tentait avec de douces paroles de me réconforter, dans ces interminables après-midi solitaires, dans l'appartement, tentant de lire ou de jouer, dans mon extrême difficulté à aborder des filles de mon âge, à croire que le sexe fût une impossibilité absolue , etc, etc ..J'avais connu un sursaut décisif au lycée, où j'avais découvert la littérature, où j'avais investi massivement dans les études, ce qui m'avait donné une solide culture par le développement de l'intelligence, laquelle, même au pire de ma maladie, est restée intègre et efficace, seul rempart contre l'effondrement - cette heureuse disposition intellectuelle a longtemps fait illusion, masquant les carences profondes de l'âme, qui un jour où l'autre finiraient par apparaître et surgir et couler comme la lave d'un volcan.

L'affaire a duré plusieurs années. Depuis quelque temps j'ai retrouvé de l'énergie et une certaine sérénité. Je dois à la vérité de dire que ce rétablissement est pour l'essentiel l'effet des médicaments. Après bien des tâtonnements une combinaison fut enfin trouvée qui se révéla efficace. Si bien que je vis à présent comme tout un chacun, agissant et dormant et mangeant, et conversant, et philosophant en toute liberté. Au vrai je suis plus heureux aujourd'hui que je n'ai jamais été, au prix d'un remaniement complet de ma psyché, dont j'ai abondamment rendu compte dans mes écrits récents. Mais il reste, je le sens, une fragilité qui me contraint à resserer, à contenir mes désirs, à éviter les efforts, à modérer mes ambitions : la fatigue, qui vient si vite, fait signe qu'il est temps de s'arrêter. J'apprends à vivre avec elle, comme une compagne fidèle et exigeante, qui veille sur ma santé, et ne me passe aucun écart.

J'ai entamé voici peu ma huitième décennie, qui sera sans doute la dernière. C'est déjà miracle d'avoir tenu si longtemps. Mon seul projet, si projet il y a, c'est de passer sereinement ce qui reste de vie, de laisser un peu de bonheur aux gens que j'aime, à mon épouse, à mes fils, à mes amis et proches, auxquels je pense tous les jours, de ne pas les incommoder de mes turpitudes, et si j'en parle ici, de montrer que l'issue d'une maladie n'est pas forcément catastrophique, hormis la dernière pour laquelle il n'est pas de parade.