Il faut tenter de se familiariser avec l'image d'un moi perforé, troué de toutes parts, effeuillé. C'est cette image que l'on rencontre d'ailleurs chez certains écrivains vieilissants, qui ont vécu suffisamment pour ne plus adhérer à toutes les sornettes de l'époque, qui dans le tremblement même, dans une apparente fragilité, conservent en dépit de tout je ne sais quelle assurance inébranlable. Tout vacille, tout branle, leur corps fatigué, leur humeur chancelante, mais ils sont toujours là comme au premier jour, souples et fermes : ils penchent mais ne rompent pas. Ils n'ont que faire de la montre et des honneurs. Ils se reserrent sur l'essentiel. De tout le reste ils se sont dépouillés jour après jour. Les voilà légers, alertes, primesautiers, comme si le temps qui était passé sur eux ne les avait nullement amoindris, mais concentrés à l'extrême, comme un vin vieux riche d'arôme.

C'est tout l'inverse de l'image que l'on se fait naturellement du moi, conçu comme forteresse, comme entité close sur elle-même, qui dispose autour de soi, comme une araignée, la toile de ses possessions et intérêts. Image autistique, expressive du fantasme constitutif de la psyché : moi, le mien, et tout ce qui se rapporte à moi. Il est vrai que ce n'est qu'un modèle théorique, car dans la réalité nul ne peut vivre ainsi, sans relation avec l'autre. Mais longtemps l'autre n'est perçu que comme objet de notre plaisir, ou moyen de parvenir à nos fins. En toute rigueur il n'existe pas vraiment, ce qu'on voit bien chez les enfants qui se servent ingénument de leurs parents pour satisfaire leurs propres besoins, et du camarade de jeu dans la mesure où il est indispensable pour rompre la solitude, et que l'on rejette quand on n'en a plus besoin. L'autre comme objet ou comme moyen n'est pas un autre mais un prolongement du moi. Cette économie psychique dure assez lontemps, et chez certains elle semble indestructible.

Ce sont les ruptures et les pertes qui viennent progresivment modifier cette structure de base. C'est le décès d'un parent. Ce sont les frustrations inévitables. C'est l'action de la parole qui égalise les rapports, introduisant le principe de la réciprocité : tu veux de ce gâteau, mais ton frère aussi, il faudra partager en justice. L'entrée à l'école impose le respect et l'égalité, du moins en principe. Sa Majesté l'enfant apprend peu à peu qu'il n'est pas de seul, l'unique, le préféré inconditionnel ; il sera jugé sur ses actes, comme tout un chacun. La socialisation consiste à rogner les prérogatives souveraines du moi infantile pour introduire la loi et l'ordre symbolique.

Bien entendu cela ne suffit pas, et tel s'arrangera pour jouer le jeu social tout en conservant en son fond l'ancienne politique narcissique. Le vrai changement se fait par la maturation psychologique, dont la socialisation est un facteur nécessaire mais insuffisant à lui seul. 

La perte dans le moi est vécue d'abord comme une mutilation (c'est le cas lors du décès d'un proche, ou d'un échec professionnel cuisant, ou d'un divorce catastrophique etc). Quelque chose s'en va, qui ne reviendra pas, et c'est comme une partie du corps propre, un membre, dont on perd l'usage. Ou une effraction qui fait un trou. Il est stupide de dire : ne pleure pas, tu trouveras une nouvelle épouse. Le sujet n'est pas en état de changer d'objet. Il lui faut d'abord vivre la perte en tant que telle, l'assumer, l'inscrire comme irrévocable dans sa psyché. Parfois il découvrira qu'il vit beaucoup mieux sans l'objet, que cet objet l'encombrait sans qu'il le sût vraiment, et qu'il est incongru de vouloir le remplacer. Certains veuves que je connais déclarent sans émotion préférer vivre désormais sans homme à la maison, qu'elles se sentent beaucoup plus libres, ouvertes à toutes sortes de nouveautés.  Pour un petit plaisir que de contraintes ! Disant cela elles signifient que de la perte de l'époux, et des éventuelles satisfactions sexuelles, elles ont fait le deuil, qu'elles n'entendent pas en rester à la nostalgie du passé, et qu'un nouveau présent est dorénavant accessible. Une autre vie, en somme, dont les contours sont flous, mais qui mérite d'être vécue.

Ce dernier exemple nous donne la clé de l'affaire : la perte est douloureuse, en tant que telle elle doit être vécue - non éludée, ou niée, ou forclose. On ne peut sauter par dessus ou par de là, en jouant les gros bras ou les tranche-montagnes. Cela prend du temps, un temps qu'il faut respecter, car ce n'est pas un temps mort, ni un temps vide. La solution ne consiste pas à remplacer l'objet manquant, à compenser le manque. Ridicule la formule : une de perdue dix de retrouvées, dans laquelle on raisonne selon la logique du moi narcissique. Disons plutôt : la perte crée une ouverture, cette ouverture devrait favoriser l'accès à une toute autre forme de réalité, dont je n'avais aucune conscience dans la structure d'avant. C'est par exemple ce qui se produit, dans un film célèbre  "La crise" où un homme immature et centré sur soi perd successivement son emploi et sa femme (qui le quitte, lassée de son incurie), traverse un période funeste, et découvre à la fin qu'il n'a jamais su écouter, entendre, comprendre son épouse, qu'il n'a jamais pensé qu'à soi, qu'il a vécu comme un parfait égoïste. Dans la scène finale, parlant de soi en toute vérité, reconnaissant ses graves manquements, il fait amende honorable et décide de changer. L'autre qui n'était là que pour satisfaire ses besoins et ses désirs accède enfin au statut d'autre à part entière, partenaire possible d'un échange véridique.