Je voudrais revenir sur la question du fantasme, tout en considérant comme acquises les propositions que j'ai déjà développées par le passé. Ce qui va suivre est le résultat d'observations que j'ai menées en moi-même, car enfin la production et la présence insistante de fantasmes relève de la vie intérieure dans ce qu'elle a de plus personnel, et je ne vois pas que l'on puisse observer quoi que ce soit en dehors de la vie privée. Les hommes et les femmes, en géréral, évitent soigneusement d'en parler, ce qui d'ailleurs est logique et conforme aux bonnes moeurs. Il faut aller dans la littérature romanesque, surtout moderne, ou dans le cabinet d'un analyste pour en recevoir quelque témoignage. Je n'entends nullement exhiber ici mes fantasmes personnels, qui n'ont aucun intérêt en eux-mêmes, mais réfléchir sur la logique interne et le statut de cette étrange production mentale.

Je remarque d'abord que la survenue d'images fantasmatiques se fait hors de toute volonté et de toute conscience du sujet : cela vient comme cela veut, comme viennent les rêves dans la nuit. Nul ne peut empêcher cette irruption dans le moment où elle se produit. Après coup on peut s'en irriter ou s'y complaire, tenter de les écarter ou les cultiver. S'il existe un peu de liberté c'est dans l'après coup. Mais il est remarquable également que de vouloir les écarter revient le plus souvent à les faire revenir : l'inconscient se venge en remettant le couvert. Le fantasme insiste, de la même manière que certains thèmes oniriques reviennent et reviennent, malgré toutes les tentatives de les analyser.

Cette insistance du fantasme signe la faiblesse de la conscience. C'est une humiliation cinglante que nous inflige l'inconscient, détrônant la prétention de maîtrise, balayant nos illusions de savoir. 

Acceptant enfin de considérer les fantasmes dans leurs scénarios, personnages, dramaturgie, effets sur l'humeur etc, je remarque une tendance à la répétition qui ne laisse pas de m'accabler : "c'est toujours même note et pareil entretien" - comme si, en fin de compte, le fantasme était moins une série d'images qu'un texte non écrit qu'il faudrait déchiffrer, encore une fois comme pour le rêve. Ce n'est pas facile car nous sommes hypnotisés par les images, surtout quand elles portent une charge affective considérable, ce qui est le cas des fantasmes qui mettent en scène des actions corporelles intenses (actes sexuels, blessures, effractions, coupures, évirations, engloutissements, chutes, éviscérations etc). L'émotion est forte, et souvent la honte suit, comme si le sujet entrevoyait là une vérité indicible et inavouable. D'où ce trouble qui ne va pas sans culpabilité : il y a là de la jouissance, jusque dans l'extrême déplaisir qui peut saisir le sujet et le transir tout entier. Au total je me demanderai si le fantasme est vraiment analysable : il reste un dépôt, une réserve, une scorie qui semble résister à toute interprétation - d'où sans doute la répétition. 

Certains fantasmes provoquent le dégoût. D'autres invitent à passer à l'action, par exemple poussent à chercher un partenaire qui accepterait d'entrer dans ce jeu. Mais alors que se passe-t-il ? Peut-on réaliser un fantasme ? Apparemment oui, et certains s'y efforcent et se vantent d'y parvenir. Pour ma part j'y vois une difficulté, non point morale car on aura la morale qu'on veut, mais structurelle. Comment, en effet, faire coïncider l'imaginaire et la réalité, s'il est clair que ce sont deux régimes essentiellment différents ? Le fantasme véhicule un impossible, qui, en tant que tel, continue impertubablement à hanter le sujet. Lorque je m'imagine sérieusement mettre tel fantasme à exécution je m'apperçois aussitôt que le passage à l'acte ne m'inspire que dégoût, et qu'il est en tout état de cause irréalisable. Est-ce bien cela que je veux ? Je n'en suis plus sûr du tout. Il n'est pas même sûr que le fantasme exprime vraiment le désir.

Mais alors ? Pourquoi tout ça ? C'est notre part de nuit, notre ombre, notre impossible personnel, notre continent noir. Il faut supposer qu'elle est nécessaire au fonctionnement psychique, comme sont les rêves. Que le cerveau lui-même ne peut fonctionner correctement s'il ne produit ces divagations, fantaisies et hallucinations, dans lesquelles il décharge les tensions accumulées. Pas de jour sans la nuit d'où il émerge et à laquelle il retourne. Homo sapiens demens : pas de sapiens sans demens, de raison sans déraison. C'est ainsi, il faut l'accepter. Il est vain de rêver d'une pleine et totale conscience qui éclairerait les derniers recoins de l'organisme mental et de la psyché. Ceux qui vous vendent cette pâtée-là sont des bonimenteurs.

En somme, pour notre humilité, il faut laisser passer les fantasmes comme des nuages dans le ciel, ne pas s' accrocher, ne pas les cultiver, ni vouloir s'en débarrasser. Laissez faire, ils passeront, ils reviendront, ils passeront encore. Il en va comme des acouphènes. Plus on y pense, plus ils se font persistants et incommodants. Détournez-vous, vous en aurez toujours, mais ils vous gêneront moins, et vous vivrez bientôt sans vous en soucier.