A lire certains ouvrages de psychanalyse la vie ne serait qu'une suite ininterrompue de pertes, jusqu'à l'ultime qui emporte le bonhomme dans la tombe. Charmante cantate, entre le Miserere et le Dies irae ! De quoi vous dégoûter d'être né !

Certaines pertes, de fait, sont définitives et irrémédiables. On ne retrouvera jamais la mère orale qui vous a donné le sein. Mais qui, adulte, a vraiment envie d'être nourri au sein ? On préférera, je suppose, une solide choucroute agrémentée d'une belle pinte de bière ruisselante de mousse et de soleil !  A moins que, comme l'excellent Hercule Poirot, on veuille savourer un bon chocolat chaud, avec une discrète cigarette de tabac russe ! Certains, paraît-il, ne se consolent pas, entretenant une nostalgie inépuisable, accusant le sort de les avoir privés d'une satisfaction que rien ne peut égaler. Ils ont raté leur sevrage, ce qui n'est pas forcément de leur faute : je pense à telle page de Françoise Dolto où elle explique avoir dû donner le sein à une patiente qui souffrait de frustration orale. C'est un cas rare, en général le thérapeute procède plutôt à un traitement par la parole : ce n'est pas le lait qui a manqué mais la parole qui accompagne et signifie. Même remarque pour les cas de dysmorphophobie, ces personnes qui se voient autres qu'elles sont, par exemple avec des déformations physiques. Le miroir renvoie une image normale, mais le patient voit positivement des anomalies qui lui paraissent flagrantes. D'où vient cette déformation de l'image ? Certes pas de la perception, mais d'une image inconsciente du corps qui déforme la perception. Alors d'où vient cette image déformée, quasi monstrueuse ? Sans doute de la parole entendue, qui s'est inscrite en lettres de feu, dessinant un monstre. Ce qui a été fait par la parole peut se défaire : il y a des pertes positives, mais même celles-là ne se font pas sans douleur, comme on voit dans l'anorexie dont la guérison suppose l'abandon définitif d'une certaine image de minceur, couplée à une survalorisation de l'intellect, qui est aussi une image - image idéalisée du moi.

Le sujet se construit en intégrant des images successives qui lui viennent de l'entourage. C'est à la fois un élément décisif de construction et d'aliénation : je me fais à l'image de mes semblables, et contre eux, mais toujours dans un rapport ambivalent. On peut en rester là. Mais ce serait dommage, dans la mesure où chacun est différent, incomparable et singulier. Encore faut-il que cette singularité s'autorise de soi, se pose dans sa différence et s'affirme dans le sentir, la parler et l'agir. On perd ses parents, ses oncles et ses frères et soeurs, mais on y gagne l'incomparable conscience de soi. Là encore ce travail n'a rien de facile. Chaque perte s'accompagne inévitablement d'un sentiment dépressif : on sait ce qu'on perd, on ne sait pas à quoi ouvre la perte. On espère trouver quelque chose qui colmate et rassérène, mais ce qu'on trouve, si toutefois on trouve quelque chose, est de naure très différente de ce qu'on a perdu. Ce n'est pas une compensation simple, comme une substitution de même niveau (la femme qu'on épouse n'est pas la mère, ni un substitut mécanique de la mère), ce qui serait une annulation de la perte, mais un passage à un niveau différent. L'affaire ne relève pas d'un rapport entre perte et gain, comme on le pense d'habitude selon une logique purement comptable, mais plutôt comme perte d'un côté, ouverture à un autre plan de réalité de l'autre. Cet autre plan se définit comme une maturation symbolique, une spiritualisation.

La vieilesse, en première analyse, est une catastrophe pour le moi : déperditions physiques, réduction de puissance, fragilité etc. Que de pertes à consentir ! Songeons à Montaigne écrivant qu'il s'en va en petits morceaux et que la mort n'emportera que des restes. La vieillesse nous invite à un déplacement des affects et des pensées, à un resserrement sur l'essentiel, à la vita contemplativa, qui était quasi impossible auparavant, et qui semble aujourd'hui le meilleur de la vie. On découvre, au de là de l'agitation commune et de l'affairement, un monde de virtualités et d'énergies dont le jeune homme a rarement conscience. Je me dis qu'avec un peu de chance, mourant, j'aurai le sentiment de me dissoudre dans le vaste univers, même si je sais que mon corps, par la force des choses, restera à pourrir lentement dans la terre.

Comme un Apache ou un Cheyenne, je lèverai mes yeux vers le ciel, et magiquement je me destinerai à chevaucher sans fin dans les immenses prairies des chasses éternelles.