La tradition philosophique se méfie de l'émotion, avec raison sans doute. Mais il faut éviter les jugements hâtifs et unidimensionnels. Dans l'émotion nous expérimentons notre présence au monde, bien plus, et plus intensément que dans les accalmies et les bonaces. L'habitude, la répétition, la sécurité, le bien-être nous amolissent, nous endorment. La conscience, goûtant le plaisir de la prévisibilité, se met béatement à somnoler, dans l'illusion que ce bien-être va durer toujours. Mais chacun sait bien, au fond de lui, que c'est là une de ces illusions que le premier accident va renverser : une mauvaise surprise, ou une trop bonne, qui modifie soudain l'ambiance du monde et nous précipite dans l'incertitude. Ce qu'on appelle l'émotion c'est l'effet du choc, cette suspension hors de soi, cette rupture d'équilibre, ce mouvement d'étrangéité qui initie un nouvel effort d'adaptation. Il y a le temps d'avant, puis le temps d'après, et entre les deux la crise émotionnelle, brève ou longue, intense ou modérée, plaisante ou déplaisante.

On peut en conclure que l'émotion modifie notre rapport au monde, dans un sens ou un autre, mais que toujours quelque chose a changé. Toute émotion débute par un temps de surprise : surgissement imprévu d'un danger (peur), réussite inespéré d'un examen (joie), annonce d'un décès (tristesse), humiliation subie, injustice (colère), sensation pénible d'un danger inconnu (angoisse). Nous réagissons, donc nous sommes à la merci d'un événement imprévisible qui nous prend de cours, qui nous met à la question, qui déjoue notre maîtrise, qui nous laisse momentanément désarmés. En ce sens précis il y a un surgissement de réel, entendons un quelque chose qui n'avait pas sa place, comme tel, dans l'organisation psychique, qui n'était pas pleinement symbolisé, et qui exige, si l'on veut continuer à gérer sa vie, une nouvelle symbolisation. L'émotion est donc une épreuve de vérité.

On peut toujours rêver d'organiser sa vie de manière à éviter toute émotion, fuyant l'agitation du monde, les troubles et les émeutes, planifiant ses journées, refusant les spectacles et les invitations, se gardant des avenues du désir et de l'amour. L'émotion viendra vous surpendre dans votre chambre, dans votre lit. Tel rêve vous tordra d'angoisse au milieu de la nuit. Il n'y a pas de parade définitive. Même le bon Kant fut détourné de sa promenade quotidienne par l'annonce de la Révolution française. Le bon sens commande que l'on accepte de se coltiner avec l'émotion.

Mais au fond, que craint-on ? D'être débousssolé, perdu, égaré dans un monde sans repères, débordé par les affects, humilié par cet "autre", qui semble venir du dehors, et qui, plus vraisemblablement, vient du dedans. Tout ce qu'on avait si soigneusement balisé, refoulé, clivé, forclos dans les profondeurs de l'inconscient, et qui, faisant retour, met le sujet à la torture, lui révèle la caducité, la faiblesse de ses mécanismes de défense, la vanité présompueuse de sa raison. "La folle du logis" se révolte, déchire son tablier, arrache ses gants de velours, vous crache au visage. Et c'est la débandade. 

Et c'est une occasion merveilleuse d'apprendre quelque chose sur soi, de se mettre à jour, d'écouter humblement une parole oubliée, de lui rendre droit de cité, de la faire parler. Non de se soumettre aveuglément aux transports émotionnels, mais d'en extraire la leçon et de réviser son jugement.

Que serait une raison qui ne veut rien savoir de l'émotion ? Ecartons le corps, écartons les émotions, la thymie, les sentiments, les images et les passions, et pourquoi pas le monde, la nature, et quoi encore ? Raison pure, raison folle, et d'autant plus folle qu'elle ne veut rien entendre de la folie qui l'habite !