Penser à partir du corps. Mais qu'est ce qu'un corps, si par corps nous désignons commodément et superficiellement le conglomérat confus d'une multitudes de corps entassés les uns sur les autres, reliès à la petite semaine, emboîtés tant bien que mal, raccordés et ficelés de bric et de broc, tantôt joints et marchant du même mouvement, tantôt désunis, chacun s'échinant à suivre sa propre pente. C'est ce qui se passe dans la maladie : on sent l'ensemble se désaccorder, on s'obnubile sur l'organe récalcitrant, on le somme de se plier à la loi commune, on l'arraisonne à coups de médicaments, on le redresse, on le corrige - dans les deux sens du mot - et au lieu d'écouter sa douleur on le matraite plus encore. Etrange république corporelle, on ne sait qui commande au juste, les commandements se contestent les uns les autres, des séditions éclatent, des rivalités inapparentes se font jour, des conflits larvés, des orages et des tempêtes, des alliances soudaines et imprévisibles viennent dérégler les fonctions - par exemple la respiration, qui de souple et inaudible, soudain devient cracheteuse et caccochyme, sans qu'il soit possible d'y remédier par la conscience - ou la digestion qui grogne et rogne, alors que rien, a priori, ne justifie cette soudaine mutinuerie.

Affligé comme je suis d'une thymie capricieuse, versatile, indocile, je me demande souvent ce qui dans ce décours boîteux relève du psychisme - des affects, des images, des idées, des circonstances ordinaires et imprévues de la vie, bref de la représentation - et ce qui relève du corps, compris comme organisation hétéroclite des fonctions, et plus particulièrement du cerveau, car enfin le cerveau c'est du corps, matière blanche, matière grise, neurones, synapses, enchevêtrement inextricable de systèmes neuronaux : qu'est ce qui détermine l'humeur ? Il est fâcheux de voir qu'elle semble suive une logique indépendante des circonstances de la vie, que la joie légitime qu'on peut retirer d'activités sensés et intéressantes est sans effet contre la tristesse ou l'ennui. Que la joie apparaît quand tout est noir et la tristesse quand tout est rose. C'est évidemment absurde, surtout que la tristesse peut survenir tout au aussi bien quand tout est noir. On dirait une ligne autonome, qui se déroule hors de toute considération de réalité matérielle et psychique, autosuffisante, ne relevant que de soi, parfaitement indifférente aux événements. Et dès lors imprévisible, incompréhensible, ingérable, image parfaite de l'absurde.

C'est l'humeur qui fait la qualité, positive ou négative, de la vie. Certains croient que la richesse, ou l'amour, ou la gloire rendent heureux. Mais celui qui est affligé d'une thymie mélancolique expérimente la vanité de ces recettes. Je suis riche, tant mieux, mais cela ne changera rien à l'humeur. Certains, pauvres, défavorisés, scrofuleux et pituitiques, on les croit malheureux, on les plaint, on a tort : dans l'indigence même ils sont heureux. L'humeur est souveraine, et tout les reste vient après. Si l'on savait comment soigner l'humeur on ferait un pas décisif dans le sens du bonheur public.