Je m'essaie à tirer toutes les implications, théoriques et pratiques, de la perspective pyrrhonienne, quitte à franchir quelques frontières : peut-être même mes élaborations vont-elles faire grincer des dents, arracher des hoquets - notammant à quelques traditionalistes, s'il s'avérait, le fait est improbable, qu'ils fréquentassent mes écrits ! L'idée qui m'est venue est si extravagante que j'hésite à la communiquer, mais enfin s'il n'y a pas de gêne il n'y a pas de plaisir.

En fait cette idée nouvelle m'est venue au souvenir d'une phrase d'Epicure, qui m'avait jeté dans un extrême embarras : "Et les visions des fous et des rêves sont vraies (alêthè), puisqu'elles meuvent, et que le non-être ne meut pas" (DL X,32). Pour Epicure est vrai ce qui est réel, et est réel ce qui exerce une action. Le réel c'est l'effectif. Les visions des fous et des rêves sont effectives, elles meuvent, donc elles sont vraies. Ce qui est troublant pour un esprit formé à la conception classique, pour laquelle seule la raison est source de connaissance et de vérité, c'est cette extension renversante de la vérité. Tout ce qui apparaît est vrai parce que cela apparaît, en tant que cela apparaît. L'apparence est la manifestation sensible de la réalité.

On sait que Pyrrhon supprime purement et simplement cette référence à la réalité : l'apparence n'est pas l'apparence d'un réel caché, elle vaut pour elle-même : apparence absolue. En conséquence elle n'est ni vraie ni fausse, elle apparaît. Donc elle apparaîtra aussi bien au fou qu'au non-fou, au dormeur, au rêveur, autant qu'à l'homme éveillé, à l'enfant comme au vieillard, au riche et au pauvre, au Grec et au Perse, et ainsi de suite. Il en résulte une sorte de cosmopolitisme, d'universalité, où s'abolit toute valeur différentielle, toute préséance et toute hiérarchie. En quoi, en effet, l'apparence vue par l'homme ordinaire vaudrait-elle davantage que celle du fou ? Et puis, comment savons-nous qu'un tel est fou, et qu'un tel ne l'est pas ?

Je pense à la phrase de Beckett : nous naissons tous fous, quelques-uns le restent.

Allons plus loin. La perspective pyrrhonienne met à mal la conception traditionnelle du sujet, telle du moins que pouvait l'entendre un Grec de l'époque hellénistique : risquons l'anachronisme sémantique, celle d'un "moi" conscient de soi, supposé contrôler ses passions et accéder à une certaine maîtrise. Les écoles de ce temps vantaient l'"autarkia", la capacité à se gouverner soi-même. Or l'univers pyrrhonien, si toutefois un tel mot a du sens, est "comme rempli d'irrégularité et d'embrouillamini" (Enésidème), ce qui est évident si l'on se laisse aller à accueillir les apparences. Comment n'en serait-il pas de même de la pensée et du jeu contrasté des sensations, perceptions, émotions ? "Rien n'est saisi par lui-même, mais seulement en association avec autre chose : d'où il suit que les choses sont inconnaissables (DL,IX,89). Comment dès lors pourrait-on ériger une philosophie  de la connaissance de soi et de la maîtrise de soi ? Avec Pyrrhon le vieux précepte delphique : "connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux", a sombré définitivement.

Ceci encore : comment maintenir la distinction entre le dehors et le dedans ? Une perception est elle un mouvement du dedans ou du dehors ? On n'y réfléchit guère, on attribue nos sensations à un objet extérieur supposé agir sur nous, le phainomemon, mais à tout prendre il est autant dedans que dehors, comme on le voit précisément chez le délirant - dont nous avons précédemment accepté la vision comme justifiée. Si l'apparence est partout, s'il n'y a que des apparences, il faut conclure que la distinction du dedans et du dehors n'est que conventionnelle, qu'elle doit être ignorée. C'est dire encore, dans un langage moderne, qu'il n'est pas possible de distinguer rigoureusement le psychique du physique, que les processus en oeuvre affectent toutes les représentations, prennent mille formes diverses, se renversant volontiers les unes dans les autres. Un inconscient fureteur à la surface des choses !

Bien sûr, Pyrrhon ne parle pas d'inconscient : mais le lecteur moderne que je suis ne peut s'empêcher d'entendre dans les textes que nous posssédons, et qui sont parfois d'une étonnante fraîcheur, notamment chez Diogène Laerce, de ci de là une singularité de parole qui ouvre sur des abîmes - et cette extraordinaire faille béante du non-savoir par où s'engouffrent les "irrégularités" d'un embroullamini proprement vertigineux.

On se demandera avec raison : où est la sagesse ? Visiblement sa définition classique a explosé. A la place que trouvons-nous ? "Vivre en s'abstenant de toute position dogmatique" - puisque la connaissance n'est pas possible : Suspension du jugement. De chaque chose (phainomenon) considérer qu'elle n'est pas plus ceci que cela : non différence. Ne s'attacher à rien et ne servir personne.