Suspension de toutes les croyances, que voilà un beau programme ! Un psychologue dirait : retrait de l'investissement pulsionnel et mental. C'est exactement l'inverse du discours en vogue et de la pratique courante : dépassionnement et dépréoccupation. Vers le tard, après avoir considéré les effets dévastateurs de la mégalomanie d'Alexandre, puis tenté en vain d'enseigner sa propre philosophie à Elis, sa ville natale, Pyrrhon se retire volontiers dans la forêt pour y mener une existence érémitique. "Il s'isolait et vivait dans la solitude, n'apparaissant que rarement chez lui" (Diogène Laerce, IX, 63). En quoi il se distingua résolument d'Anaxarque, qu'il avait longtemps suivi auparavant, et qui vivait toujours encore à la cour des rois. Anaxarque pensait pouvoir influencer le monarque et infléchir sa politique.  Pyrrhon rompt résolument avec les pouvoirs, les idéologies et les croyances. On pourrait lui attribuer sans réserve ce que Sextus Empiricus dit d'Anaxarque et de Monime (un cynique) qu'"ils comparaient les choses existantes à un décor de théâtre, et les tenaient pour comparables aux choses que nous expérimentons en rêve ou état de fole". 

"Le bruit et la fureur"...En quoi la santé mentale se distingue-t-elle de la folie, quand la folie est le mode ordinaire et obligé de la vie sociale ?

N'est-ce pas folie que d'aller par de là les mers asservir des dizaines de peuples, leur imposer le joug macédonien, brûler Persépolis pour effacer les dernières traces du pouvoir perse, se proclamer fils d'Amon, revêtir le pshent du pharaon et se déclarer dieu immortel ? Où est la norme et le juste quand c'est le monarque et lui seul qui définit la norme, quand c'est le pur arbitaire royal qui tranche en toutes choses ? Quand on croit se rendre la déesse favorable en immolant trois cent génisses sur l'autel fumant, dégorgeant de sang ? Quand dans une ville conquise on massacre toutes les femmes, les vieillards et les enfants, pour enrôler de force tous les hommes valides ? Folie extraordinaire dira-t-on, mais elle n'est que la pointe extrême, convulsive, d'une folie très ordinaire, celle des combats interminables des cités grecques, en rivalité perpétuelle. La folie d'Alexandre porte à l'incandescence tout ce que le monde antique comportait de démesure larvée.

Dirons-nous que le monde moderne a éteint l'incendie ? Ce n'est pas sûr.