Il y a des émotions qui vous brisent. D'autres vous font planer. Je pense en particulier aux émotions esthétiques qui vous transportent dans un autre monde, qui vous arrachent des larmes de ravissement. Je ne puis écouter certains airs de Mozart, surtout les voix de femme, sans me sentir coupé en deux, comme si un subtil couteau effilé me passait par le corps, du haut jusques en bas. La musique est l'art le plus puissant, celui qui provoque les émois les plus violents. Elle résonne au dedans, elle se mêle à la chair sensible, aux nerfs, aux muscles, aux fibres et aux viscères, réalisant une totalité organique et harmonique où les distinctions ordinaires du dedans et du dehors sont suspendues : un seul monde, une seule réalité, un seul sujet, qui n'est plus le petit sujet distinct et individuel, mais un grand, un immense Sujet cosmique qui contient tout, qui est tout. L'individu se laisse absorber, tansir dans la réalité plus haute et plus sublime de la totalité retrouvée. C'est la dimension dionysiaque relevée par Nietzsche dans "La naissance de la tragédie".

C'est dire que l'émotion, dans certaines de ses formes, a le privilège de rompre les catégories de la pensée discriminante, de faire advenir des forces ordinairement contenues ou refoulées, et d'en favoriser l'expression. C'est pour moi une évidence que la subjectivité, l'existence séparée, individuée, s'accompagne d'une somme considérable de souffrance, et que dès lors la suppression momentanée de la séparation est une source de grande joie, comme nous pouvons l'expérimenter dans la volupté orgasmique, dans les fêtes et les concerts. Il semblerait que dans l'homme il y ait une double polarité : l'existence séparée, l'absorption dans le tout. Nous passons régulièrement de l'une à l'autre, ne serait-ce que dans l'alternance de la veille au sommeil. Mais dans l'état vigile aussi nous pouvons transiter, nous laisser emporter, nous offrir tous vifs à l'extase, et y goûter le charme indicible de la désubjectivation.

Classiquement la philosophie est une école de la raison : elle développe la conscience, elle pousse la séparation aussi loin qu'il est possible, créant un sujet de la pensée, autonome et qui s'autorise de soi-même. C'est indispensable et libérateur. Encore ne faudrait-il pas oublier cette deuxième tendance qui est en nous, sans doute en chacun de nous, et dans le philosophe aussi bien, qu'il en ait conscience ou pas, tendance orgasmique et dissolutive, qui le fait chercher les extases d'amour, les délices de la beauté et les affres jouissives de la musique. Platon avait vu juste lorsqu'il faisait dériver la philosophie du délire (mania) : délire mantique, délire prophétique, délire amoureux, délire poétique. A ne sacrifier qu'à la raison nous manquons une dimension essentielle de l'humain, qui est d'abord un être de la nature avant d'être un esprit. L'être qui s'est séparé de la nature universelle, qui se soutient de cette séparation, rien d'étonnant qu'en lui subsiste, comme un élan obscur, une obscure tendance à y faire retour.