Il ya deux sortes de fous : ceux qui ont perdu la raison, ceux qui ont tout perdu, sauf la raison.

Les premiers, historiquement, sont ceux qu'on enferme ou médicalise. Les seconds font carrière dans la politique. Ils ont toujours raison, contre tous, contre l'ordre des choses.

Pour autant faut-il parler de perte ? Est-il possible de perdre la raison sans perdre l'usage de toutes les autres facultés ? C'est le cas de la démence, qui est un cas particulier de folie, particulièrement effrayant.

Dans les autres cas, celui qui est réputé fou ne manque pas de raison : il met sa raison au service de son délire, qui est encore une manière de création, souvent originale, et telle qu'on la distinguera difficilement de certaines productions artistiques encensées par le public. Où s'arrête  le délire, où commence l'oeuvre d'art ? Voire les remarquables créations de l'"art brut" qui vaut bien ce que par ailleurs on appelle l'art contemporain.

Freud avait expliqué que le délire est une tentative originale de recréation du monde, dont le dessein est d'éviter au sujet le désastre de l'effondrement. Quoi de plus rationnel qu'un délire qui donne consistance et organisation à la vie psychique, comme le fait de son côté l'homme dit normal : on dira que le contenu du délire est pathologique, qu'il pêche par défaut, ou par excès, qu'en somme il "déraille - délirer c'est étymologiquement sortir du sillon - mais il en va du délire comme du rêve, cette production hallucinatoire aiguë, qui, chaque nuit, nous ramène dans les parages de l'infantile. Délirer c'est rêver les yeux ouverts. Bien sûr, cela gêne celui qui ne délire pas, ça agace et inquiète, et c'est ainsi qu'on en vient à enfermer, exiler, persécuter le délirant. Reconnaissons que les limites sont ténues et poreuses entre le rêve et la veille, entre le délire et la perception commune.

Démence mise à part, ce qu'on appelle folie n'est pas une perte de raison, c'est plutôt un autre usage, une logique Autre. Le fou, comme autrefois le cannibale ou le sauvage, c'est l'incarnation inquiétante, hors de nous, de l'inquiétante étrangeté qui est en nous, que nous avons refoulée ou déniée, et qui insiste, aujourd'hui comme hier, et comme demain, dans les figures baroques de l'art et dans les créations inassimilables du délire. La meilleure illustation que je connaisse : Hiénonymus Bosch.