FORME et ESPRIT

 

   Tout est intime, repose tendrement en soi,

   Avant qu'il ne sépare de soi, et fende

   Toutes les formes, le Maître du temps.

 

   Prétentieux, tu voudrais face à face,

   L'âme, la voir en ton miroir, et tu tombes

   Dans le cratère, et sombres dans les flammes.

 

Ce poème est une tentative de constituer un poème moderne à partir de quelques fragments de Hölderlin, bouts de vers jetés sur son cahier de travail, et qui n'ont pas été repris et mis en forme. Il est risqué, voire sacrilège, d'oser reprendre une telle esquisse, et de la mener à terme - selon quelle logique ? Celle, fort humble, qui se recommande d'une longue pratique de ce poète unique entre tous, et d'une proximité interne, d'une complicité jamais démentie.

Reste que c'est aussi, je l'espère et le vois bien ainsi, oeuvre personnelle.

Voici la disposition originelle du texte de Hölderlin sur la page de son cahier :

           

           FORME et ESPRIT

Tout est intérieur (innig)

Cela sépare

Ainsi cèle le poète

Prétentieux tu voudrais           face à face

             voir l'âme 

                   tu t'abîmes dans les flammes.

 

Le début est une expression inspirée par d'Héraclite, dont Hölderlin est lecteur fervent : opposition entre l'intimité de la nature et la séparation en multiplicité. Hen diapheron heautou, l'Un différant  de soi-même. L'unité est insaisissable, toute chose se donne sous le régime de la séparation, les Formes. C'est là le savoir du poète, celui qu'il doit garder, celer. L'Esprit avide d'unité, qui voudrait saisir l'âme, le principe intime des choses comme dans un miroir, se condamne à l'échec ou se voit précité, comme Empédocle, dans les flammes de l'Etna. Hölderlin écrit ce texte dans la période où il travaille à sa tragédie d'Empédocle, ce qui justifie l'allusion au cratère. Enfin, par la suite il renoncera à cette problématique de l'unité perdue à retrouver, pour assumer la mort des dieux et se régler sur la marche du temps. Le "Maître du Temps" est une expression qu'il utilisera dans ses traductions de Sophocle. Le seul "dieu" qui reste, cet inconnu, c'est la forme a priori de l'espace et du temps.