Cette blessure nous la vivons d'abord dans le corps, avant que le psychisme ne consente à l'enregistrer. Ce sont d'abord les humbles besoins immédiats qui nous fendent à intervalles réguliers, nous ramenant à la condition d'un vivant qui ne se soutient que de repousser la mort : faim, soif, sommeil, respiration, élimination, territorialisation. Vivre c'est rétablir un équilibre fonctionnel qui se défait sans cesse. Pulsions, tendances, instincts, dont la puissance contraignante oriente nos vies, et, de même, ne connaissent pas de satisfaction durable, mais renaissent indéfiniment, comme les besoins auxquels ils sont apparentés. Cette double dépendance implique un mouvement cyclique perpétuel, nous faisant passer sans fin de la tension à la détente, de la détente à la tension, mouvement qui agaçait Schopenhauer, lorsqu'il décrit la vie comme un pendule oscillant sans cesse de la souffrance à l'ennui, et de l'ennui à la souffrance, sans qu'il soit possible de s'établir dans une position stable, à l'abri du besoin et du désir. 

Le corps nous inscrit dans la vie universelle, dans son mouvement alternatif, sans véritable échappatoire, si ce n'est l'imaginaire, mais ce n'est qu'une pauvre solution, précaire et périlleuse : on ne peut indéfiniment rêver, le réel finit toujours par nous rattrapper.

Le moi se construit, dans un premier temps, sur la perception du corps, de ses besoins et de ses rythmes. C'est dire qu'il est originellement relié à la personne nourrissante, en interaction avec l'autre qui reçoit, donne, console, caresse, réprimande, frustre, apprécie ou condamne, gratifie ou déprécie. "Le bébé n'existe pas " disait Winnicott, exprimant par là l'impossibilité de concevoir un nourrisson solitaire et autosuffisant. C'est dire l'importance cruciale de ce premier autre qui conditionne durablement l'évolution, colorant la perception du monde d'une manière quasi définitive. Dans les cas favorables, quand la mère est "suffisamment bonne", se construit une illusion de présence, une illusion de complétude et de sécurité, essentielle en ces premiers mois d'extrême dépendance, mais, bientôt, elle se verra ébréchée par l'expérience inévitable du manque (de l'autre), de la frustration (le sevrage), de l'absence alternant avec la présence, réintroduisant cette césure du besoin et du désir qui est la réalité fondamentale du corps. Da - fort, ici - ailleurs : tantôt la maman est là, et le monde est apaisé, tantôt elle n'est pas là, et le ciel se couvre de nuages, sauf si la parole sécure et sécurisante vient donner un substitut signifiant qui permet de supporter l'absence. Quoi qu'il en soit, il faut apprendre à vivre aves le manque, l'inscrire peu à peu dans la psyché comme une condition inévitable de l'existence. Il va sans dire que l'abandon précoce instille dans l'âme une douleur, un doute catastrophiques, dont l'enfant portera durablement les marques : angoisse, disposition dépressive, découragement ou hostilité chronique. 

La blessure c'est que l'autre peut manquer, qu'il n'existe pas de garantie absolue, de sécurité sans faille, de dieu protecteur qui veille indéfectiblement sur le bien-être de l'enfant, puis de l'adulte. Comme dit joliment Freud, "le monde n'est pas une nurserie". Ce qui fait le charme inégalable de l'amour c'est que cette illusion primitive de complétude et d'intemporalité fait retour dans les premiers temps de l'énomoration, que l'on voudrait voir durer à jamais (amour-toujours), mais qui se voit régulièrement contredite par la suite : "Plaisir d'amour ne dure qu'un instant/Chagrin d'amour dure toute la vie". Chacun le voit bien : amour ne protège pas de la déchirure. Et puis l'autre peut tomber malade, perdre beauté, charme, allégresse, et nous entraîner avec lui dans les ténèbres. Et puis il peut mourir, et alors reviennent les terribles douleurs de la séparation, définitive celle-ci, qui ravive immanquablement les déchirures d'enfance. Le deuil c'est la douleur d'une perte irrémédiable, car celui ou celle qui est mort(e), nul ne le remplacera : c'est un trou béant dans l'ordre du monde, qui révèle l'im-monde, le fait que ce monde n'est pas un monde, pas un cosmos harmonieux et juste, mais le désordre de choses jetées au hasard sur la surface de la terre. Le deuil révèle le Chaos. Plus qu'une expérience psychologique c'est une expérience métaphysique : le monde n'existe pas, seul existe mon désir haletant, hallucinant, face au silence éternel des galaxies.

Du deuil on peut se remettre, plus ou moins. Mais rien n'est plus comme avant. Il y aura sans doute de nouvelles joies sous le soleil, mais toute expérience, dorénavant, se colore d'une certaine gravité, d'une certaine qualité de mélancolie, de résignation souriante ou crispée, qui n'empêche pas un certain bonheur, mais ce n'est pas le bonheur insoucieux de l'enfant, l'allégresse inconditionnelle du plaisir, c'est tout autre chose, tristesse sereine, couleurs douces et finement embuées d'un après-midi d'automne, entre chien et loup la lumière finissante d'un beau jour, quand tout doucement l'ombre semble monter des collines. Andante gracioso, avant le grand silence.

Oui, la blessure c'est le temps. C'est l'expérience de la temporalité qui nous déchire. Fendaison de l'événement. Un seul événement, disais-je l'autre jour. Peut-on le digérer ? Sans doute. Mais il ne faudrait pas croire que l'après permet de reconstruire l'avant. Ce serait se condamner à retrouver ce qu'on dénié, à revivre encore et encore l'événement. Une seule fois, correctement comprise et intégrée, suffit. Alors commence une vie autre, qui n'est pas tout à fait la vie telle qu'on l'entend d'ordinaire, et qui n'est pas la mort, mais une vie d'après la vie, lucide et grave, et joyeuse, comme l'entendaient ces Anciens dont nous lisons encore aujourd'hui les ouvrages.