La pratique de l'empathie, si difficile, si problématique, suppose, pour être juste et efficace, une claire, inaltérable position médiane, un positionnement rigoureux du tiers, c'est à dire, entre celui qui parle et celui qui écoute, une instance désubjectivée, neutre si l'on veut, à laquelle se réfère l'écoutant, et à laquelle il s'efforce de renvoyer le parlant. C'est la position de la vérité, qui, si en tant que telle, n'est pas énoncée, ou si rarement, n'en reste pas moins la référence à laquelle chacun fait appel. Pourquoi se plaindre si ce n'est pour être entendu, pour que ce discours s'écrive en quelque sorte dans le grand registre public de la douleur. On parle toujours à quelqu'un, et si personne n'est là pour entendre on se met à parler tout seul comme si quelqu'Autre, absent dans l'heure, n'en pourrait pas moins surgir soudain du néant pour accréditer la parole. En dernier ressort on en appellera à Dieu, qui lui ne saurait manquer, s'il est Dieu. C'est ainsi que je m'explique la pratique de la prière, autrement inintelligible. De toutes les manières je ne puis imaginer qu'on parle ou écrive si l'on est absolument convaincu de l'absence définitive de l'Autre. 

C'est dire qu'autrui est à la fois l'Autre et ne l'est pas, du moins pas nécessairement. Je puis considérer l'autre proche (c'est le sens d'"autrui", cet autre-ci) comme une extension, un prolongement de mon corps propre, ou un simple moyen au service de mes intérêts et de mes passions, ce qui est la position initiale de l'enfant enfermé dans l'égocentrisme, et de certaines structures narcissiques, incapables d'évoluer vers la réciprocité et la justice distributive. "Tout pour moi, rien pour les autres", et de fait, les autres, au sens strict, n'existent pas. Il n'y a pas de place, dans la psyché, pour l'altérite. Structure saturée, sans trou, sans manque. Deleuze disait : il manque la structure-autrui. Lacan dirait plutôt : forclusion de l'Autre, à entendre non comme personne particulière, mais comme édifice du langage érigé sur la Loi. Quelle Loi ? La loi de la séparation subjective, celle qui pose le sujet comme effet d'une séparation première, dont le Nom-du-Père serait le marqueur inaugural. C'est rappeler du même coup le sens de la métaphore paternelle : séparer l'enfant de la mère, la mère de l'enfant, selon un processus progressif de détachement et de subjectivation. C'est en assumant la Loi que l'enfant (infans=celui qui ne parle pas) accède au stade de puer, petit homme qui parle, puis d'adulescens et d'adulte, conduit à dire son désir et sa vérité dans les défilés du langage.

C'est par là que l'on peut entrevoir cette nécessité de poser de l'Autre entre moi et l'autre proche (autrui). Si je ne le fais pas je bascule dans l'identification imaginaire, soit que je considère l'autre comme moi, soit que je me considère comme l'autre, les deux figures étant réversibles, comme on voit souvent dans les passions d'amour, l'amant s'identifiant aux passions de l'aimée, et réciproquement. Même dans les conversations courantes on observe des phénomènes de ce type : "si j'étais à ta place, si j'étais toi" ce qui est absurde puisque précisément je ne suis pas toi. On s'imagine que par identification on pourra aider, or c'est le contraire qui est vrai. L'identification est fondamentalmùnt une illusion, et des plus pernicieuses. Il vaut mieux, autant que possible, rappeler et faire entendre la position tierce, celle de la séparation, sous l'aplomb de la vérité. "Je ne suis pas toi, je n'ai pas de solution toute faite, il vaudrait mieux examiner quels sont pour toi les enjeux de ce conflit, et tâcher de les exprimer le plus clairement possible. La solution ne peut venir que de là".

C'est dire aussi qu'il faudrait, dans un couple, une tierce position entre l'un et l'autre, une sorte de loi qui fasse séparation pour permetre à chacun de conserver sa singularité, sans quoi on bascule dans la confusion ou la violence. 

C'est une illusion tenace, et mortifère, qui nous pousse à croire que nous puissions véritablement comprendre ou aider autrui. Elle ne peut venir que de l'illusion de toute-puissance, fondée sur la méconnaissance de nos limites. Et sur la dénégation de l'inconscient, comme si nous jouissions d'une pénétration pérenne dans l'univers d'autrui. Méfions-nous des sauveurs et demandons-nous : quelles sont leurs intentions ?

On le voit : s'il est aisé de se réclamer de l'empathie, sa mise en oeuvre est plus difficile qu'il n'y paraît. Au moins éviterons-nous de nous prendre pour des guérisseurs ou des gourous.