Epicure disait : la sagesse et l'amitié. La sagesse comme philo-sophia, amour de la sagesse, mais aussi, complémentaiement, sagesse d'amour, sophophilia. Il vient un moment où ne suffit plus la recherche de la vérité propre, ni même le contentement né de l'autarcie, entendue comme accès à la gouvernance de soi-même. A quoi bon une sagesse strictement solitaire, même s'il est patent qu'il faille bien commencer par là, et que nulle conduite correcte à l'égard d'autrui ne puisse advenir sur le terrain miné de l'aveuglement et de la méconnaissance. Epicure nomme amitié - philia - une disposition chaleureuse, accueillante vis à vis de celui ou de celle qui manifeste comme moi une heureuse inclination pour le vrai, qui entend régler sa vie et sa conduite sur le souci de l'excellence. L'amitié implique la réciprocité, et Epicure n'hésite pas à déclarer qu'il y a de l'utilité dans l'amitié, utilité réciproque (opheleia) qui fait que je peux compter sur l'ami comme lui peut compter sur moi. Cette utilité partagée complète le sentiment légitime de sécurité que confère la sagesse, dans la mesure où la sécurité est accesssible dans un monde livré aux hasards et à l'incertitude.

Mais la canaille direz-vous, que faites-vous de la canaille ? Ma foi le plus simple, quand cela est possible, c'est d'éviter la canaille. Lacan, plus abruptement, disait : "La psychanalyse n'est pas faite pour la canaille". Ce qui veut dire qu'elle ne convient pas à tous, qu'il faut quelques conditions préalables, comme par exemple la capacité de s'interroger, de renoncer aux positions toutes faites, de penser et d'admettre le relatif, de voguer dans une certaine inconnaissance, d'avoir une perception au moins rudimentaire des processus psychiques. Ce qui écarte pas mal de monde, en sus des psychoses sévères et des structures caractérielles inamovibles. La philosophie, de même, ne convient pas à tous, et, malheureusement, elle peut gâcher plutôt qu'améliorer certains entendements déjà confus ou obtus de nature. C'est peut-être ce qu'Epicure avait déjà diagnostiqué en réservant l'amitié à des gens qui la méritent, de même qu'il faut mériter, par l'effort et la pratique assidue, l'accès à la sagesse. Ce discours ne fera pas plaisir, il prend à rebrousse-poil une idée moderne largement répandue selon laquelle tout un chacun peut devenir artiste, ou architecte, ou philosophe pour peu qu'il s'en donne les moyens. Rien de plus faux. On ne peut atteindre un certain degré de perfection que dans un domaine auquel nous pousse notre nature, et pour lequel on a quelques dispositions. Je sais, moi, que je n'aurais jamais pu être mathématicien, ou chanteur, ou peintre, y aurais-je mis toute mon ardeur, toute ma foi. Il faut développer les dons de nature, si nous en avons, et nous abstenir du reste. 

C'est pour cette raison que dans les enseignements de sagesse on distingue aisément des niveaux : par exemple il est très dangereux d'enseigner la vacuité à des esprits mal préparés. Dans beaucoup de soutrâs Bouddha utilise la mythologie classique de son pays pour favoriser la conduite juste, évoquant les paradis célestes auxquels pourrait accéder son interlocuteur après sa mort, alors qu'il est parfaitement clair qu'il ne croit pas un instant à la réincarnation, aux paradis ni au calcul des mérites. Il s'adapte au niveau spirituel de son interlocuteur. Il sait qu'il est vain d'enseigner ce qui ne peut être compris. On trouve de la sorte une gradation subtile des enseignements : le bon sens consiste à suivre le chemin du bas vers le haut, et tant pis si l'on ne peut saisir l'esprit le plus haut. Au moins aura-t-on voyagé, exploré quelque continent nouveau.

M'observant moi-même, et observant autour de moi, j'ai souvent le sentiment que la nature humaine est bizarre, mal agencée, peccamineuse, lâche et contrefaite de part en part. Je vois partout l'angoisse, la colère et la peur. L'incertitude ronge les coeurs, en cette période surtout, plus incertaine que toute autre. Je vois aussi que chacun s'accroche à son quant-à-soi, à son pré carré, et jusqu'à son malheur, qu'il tient pour un bonheur. Dès lors le changement psychique est des plus difficiles. Combien d'années faut-il pour passer d'un égocentrisme forcené à cette simple souplesse qui consiste à ne plus se raidir sur de fausses évidences ? La vie est courte, et l'art est long. Surtout si par art on entend ici l'art de se transformer soi-même.