L'empathie, que la psychologie récente prend le soin de distinguer de la sympathie, encore que les deux termes soient manifestement synomymes, serait une aptitude subjective à dépasser l'égocentrisme spontané pour se mettre à l'écoute de l'autre, et nommément de sa souffrance - ce que désigne clairement le "pathie" - ou, si l'on veut, à entendre le "pathos". Le risque, c'est bien évident, est de sombrer dans le pathos à deux, de se mélanger ensemble dans la souffrance, de développer une sorte de confusion sentimentale, ou de ressentir et de parler en écho, selon la logique d'une échollalie aussi stérile que "pathétique". On se croit fin psychologue à partager les affects, alors qu'on ne fait guère que se laisser glisser dans le choeur tragique, ou, pire encore, dans le drame bourgeois. Ce serait là, au sens strict, de la sym-pathie, souffrir avec, ressentir avec, mettre en commun les larmes et les afflictions. Mais l'expérience montre à foison, que si le plaignant peut se croire entendu, rien ne peut émerger de cet émoi en termes de vérité. On pleure beaucoup, mais on n'avance guère.

C'est pour éviter cet écueil que certains psychologues ont créé le terme d'empathie : il faut éviter de couler dans l'affect, se maintenir à une distance suffisante, sans verser pour autant dans la froideur ou l'insensibilité. Entendre ce qui se dit (et pas seulement écouter car on peut écouter sans entendre), mais ne pas se laisser entraîner par le discours manifeste, ce qui signifie qu'on entend à deux niveaux à la fois : le manifeste et le latent, le visible et le caché, le dit et non-dit, essayant d'entrevoir, au delà des mots, de plus subtils rapports, des intentions, des structures inapparentes, mais essentielles. Cette division interne de l'écoutant est en rapport avec la division implicite du parlant : là où le parlant parle d'une seule pièce, entraîné par la fougue indivise de sa souffrance, ignorant de ce qui le fait parler, l'écoutant réintroduit, dans son écoute, la distance intérieure que le parlant ignore ou méconnaît. En d'autes termes j'écouterai, par de là ce qui est dit (l'énoncé manifeste) une autre voix, celle de l'énonciation, la vérité du sujet qui énonce. Or chacun sait que ce qui est dit (l'énoncé) peut être en contradiction avec l'intention énonciatrice. "Je veux ton bien" - l'énoncé dit : je te veux du bien - l'énonciation, inapparente, serait plutôt - je veux ton bien et je l'aurai.

Entendre de la troisième oreille, disait Nietzsche. Freud recommandait une écoute flottante, sensible aux manifestations de l'inconscient. Les deux auteurs se réfèrent au souci de la vérité, dont le statut ordinaire est d'être voilée. Si l'on veut garder cette idée d'empathie on pourrait la définir comme cette attitude méthodique d'écoute du discours qui, en deça du discours, s'efforce de se mettre au diapason de la vérité enfouie qui pourtant émerge par bribes dans la parole du sujet. C'est signifier que dans tout discours, où l'énoncé occupe la place centrale voire exclusive, c'est le sujet de l'énonciation qui est à entendre, le sujet parlant qui ne sait pas ce qu'il dit, ou ne veut pas dire, ou veut dire sans dire, glissant et louvoyant, de leurre en leurre, toujours échappé comme le furet de la fable, et qui, parfois, l'air de rien, lâche le mot, le mot du vrai.

Tout en chacun, dans la vie courante, parle en tant que ceci et cela, avocat, médecin, professeur, économiste et autres, s'identifiant à sa fonction, son statut, son rang social, se normant sur la normalité ou normopathie ordinaire. Discours attendu, conventionnel, prévisible. Et cela jusque chez l'assasin, le criminel, le prévaricateur. Et chez le mari, l'épouse, la maîtresse ou l'amant. Tout est réglé, et chacun tient son rôle, parle selon son rôle. L'empathie consiste à faire ce pari insensé que, derrière le voile, se tient un sujet de la parole, et que dans certaines conditions favorables ce sujet peut dire enfin quelque chose de sa vérité.