Larguez les amarres!

Il y a de la beauté dans la liberté, mais une beauté un peu triste, très cher payée, et dont le bénéfice n'est pas toujours évident. Il faut un peu de temps pour en goûter toute la saveur.

On sent intensément ce que l'on perd, rarement ce que l'on gagne, dont le bienfait ne se mesure que négativement, à l'aune de la gêne évitée, de la dépendance annulée. Encore faut-il bien se souvenir de l'état précédent où l'on pestait contre les entraves. La nouvelle situation nous semblera bientôt si naturelle qu'on en oublie combien l'ancienne nous était pénible. C'est ainsi que l'insatisfaction se déplace sans cesse, persiste, prend de nouvelles formes, et trouve de nouveaux objets de plainte. L'homme est un étrange animal qui exulte aux heures dorées de la libération et se morfond dans la liberté.

Il faudra alors de sérieuses menaces sur la liberté pour en réveiller l'ardent désir.

La liberté n'est pas le bonheur, il n'est pas même sûr qu'elle en constitue une condition nécessaire. Donnez la liberté à un esclave, il se plaindra encore, arguant qu'il y a de la difficulté à se poser comme sujet de ses propres choix, et à en assumer les conséquences. La liberté ne prend son prix que de la conquête, par quoi seule se fait la transformation intérieure. La liberté n'est pas un objet de satisfaction, à vrai dire elle n'est pas un objet du tout, de quelque manière qu'on le pense. Elle est une qualité du sujet, un style, une volonté, une affirmation. A ce titre elle n'offre aucune garantie de bonheur, si par bonheur on entend la possession et la propriété de l'agréable, selon le principe de plaisir.

En radicalisant le propos on en arrive à la proposition suivante : entre la quête du bonheur et la conquête de la liberté, il faut choisir. Ce sera miracle si la libération nous donne le bonheur de surcroît. Et si elle le donne, ce sera un "bonheur" qui relève d'un ordre tout différent.

 

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On prête au Général De Gaulle le propos suivant : à un journaliste qui lui demandait s'il était heureux, il répond avec superbe : "Vous me prenez pour un con?"