Ma formule : créer du beau selon le vrai.

L'art dit contemporain se signale, à mes yeux du moins, par une complaisance déplaisante au morbide, au scatologique, au hideux, au monstrueux. C'est peut-être une protestation légitime, et passagère, contre la dimension d'idéal qui longtemps a prévalu dans l'art occidental, une libération, une aventure nécessaire dans le domaine de l'absurde et du non sens. Mais cela ne me convient pas, toute ma sensibilité se révolte, exigeant autre chose que de se rouler dans le néant, et mon esprit, et, oserai-je le mot, mon âme, désirent s'abreuver aux fontaines de la beauté. Si bien que j'en reviens tout naturellemnt aux grands classiques qui surent créer du beau tout en respectant la réalité, exposant la diversité infinie des formes et des figures de la vie.

Le monstrueux est haïssable, mais le sublime, mais l'idéal sont écrasants. En ce domaine également : voie du milieu. 

Schopenhauer remarque finement que si le joli flatte les sens et entretient les illusions du vouloir-vivre, le beau nous en délivre, nous transposant dans le domaine de la contemplation libre et désintéressée : alors, un temps, le vouloir-vivre, avec sa rage d'avoir et de conquérir, relâche ses chaînes, alors, un temps, nous goûtons une satisfaction d'un tout autre ordre, considérant sans douleur la marche universelle des êtres de la nature, libérés de la contrainte et de la répétition. Le beau exprime la vérité du monde, il ne triche pas, il n'idéalise pas, il n'illusionne pas, il exprime la nécessité implacable en nous mettant à distance, en nous offrant de voir, de voir enfin, la vérite du monde, de transposer la nécessité en spectacle esthétique. Le beau nous libère en présentant le vrai.

Lire les Tragiques c'est entrer dans l'univers chaotique des passions, c'est craindre, c'est trembler, c'est espérer et se désespérer, et c'est en même temps, par un prodige inexpliqué, se libérer, se réjouir, et dans l'horreur même accéder à la plus haute et noble volupté. Les explications d'Aristote ne me convainquent guère, j'y vois plutôt, avec Schopenhauer, l'effet d'une désintrication, d'un déplacement, d'une spiritualisation par laquelle nous nous dégageons de l'emprise totalitaire du vouloir-vivre. C'est ainsi que la vérité elle-même devient source de jouissance. L'art, en ce sens, est proche parent de la philosophie.

Que faut-il entendre sous le beau nom de "création"? Trop souvent l'art n'est que réactif, l'artiste usant de l'art dans l'espoir fallacieux de repousser et de domestiquer ses fantômes intimes, de se protéger de la folie qui guette, confondant art et psychotérapie. C'est là forme mineure, art dévoyé. A l'inverse, certains se jettent dans une frénésie de sublime, planant dans je ne sais quel arrière-monde ou parmi les anges. Tout cela n'est que ridicule. L'art véritable est une poièsis, la libre création d'un sujet qui construit un monde de représentation qui ne vit que de la présentation de ce qui est, mais dans une forme, dans un style qui favorise ce procès de distanciation, ce désengagement, cette subtile tension qui génère le plaisir esthétique. Alchimie délicate, et rare, et d'autant plus précieuse.