Diderot père, qui était coutelier, voulait que son fils Denis devînt coutelier et assurât la continuité de l'entreprise familiale. Mais voilà, le fils, qui ne goûtait guère cette digne profession et lui préférait les joies de la pensée, se mit en tête de devenir philosophe, au grand dam de son père. Quant à nous, nous ne pouvons que nous réjouir de l'entêtement du fils qui nous valut de bien belles oeuvres. Cette histoire se répète inlassablement au fil du temps, avec les mêmes angoisses et les mêmes épreuves. Les fils déçoivent les pères, et souvent pour la bonne cause.

C'est à se demander ce que signifie au juste la loi du père. De quel droit un père exige-t-il de son fils qu'il continue son oeuvre, qu'il se conforme à son désir et renonce à sa propre voie? Est-ce bien là l'esprit de la loi, ou bien s'agit-il d'une captation du désir d'autrui, à des fins toutes subjectives ou passionnelles? La réponse est évidente : le père refuse de considérer la personne du fils, opérant une sorte de détournement sous contrainte, une main-mise frauduleuse sur une destinée autonome en droit. Si cette opération se faisait au nom du désir la chose ne serait pas bien grave : le fils pourra toujours opposer son désir au désir paternel et l'affaire s'arrêtera là. Mais ici c'est au nom de la loi que se fait la demande, et cela change tout : comment, et de quel droit, s'opposer? Ce ne peut être qu'au nom d'une autre loi, qui en l'occurrence est la bonne. Mais alors, qu'est ce que la loi?

Je ne parle pas ici de la loi sociale ou juridique, mais de la loi fondamentale de l'humanité, celle qui fait que l'être humain devient humain. Cette loi se présente sous deux volets.

Le premier stipule que l'enfant-infans (celui qui ne parle pas encore) doive quitter l'univers de la pure nature pour s'inscrire dans le langage. L'infans devient puer, enfant qui parle, qui énonce ses désirs et ses demandes dans l'ordre symbolique, et dans cet ordre apprenne à se faitre reconnaître, sous les espèces de la désignation. Kant remarquait fort judicieusement qu'en se désignant lui-même par le "je" le sujet enfantin accédait à l'authentique humanité : il se pose enfin comme un sujet conscient de soi dans un monde offert à la représentation langagière. Il se sépare en lui-même entre un être de nature, auquel il renonce pour la plus grande part, et un être de culture capable de socialisation et de moralisation (Lacan dira un "parlêtre"). Cette division subjective ne va pas sans conflits, et il restera toujours, dans les symptômes et les rêves, une trace douloureuse de ce premier arrachement, de "cet accord pathologiquement extorqué" (Kant). La loi énonce ce commandement universel, cet impératif catégorique : tu quitteras la pure nature, tu te poseras dans le langage comme sujet (assujeti à l'ordre symbolique), et de la sorte tu partageras la commune condition humaine.

Mais "sujet" s'entend également d'une autre manière : le sujet est celui qui fait quelque chose ou à qui il arrive quelque chose, à lui, et à nul autre. Il est affecté de mille manières, et il agit de mille manières, ce qui s'exprime dans le verbe, actif ou passif. L'essentiel réside en ceci : le sujet est le sujet de l'énonciation, qui se pose, s'affirme et s'assume comme sujet de l'énonciation - et non simplement comme sujet de l'énoncé, car il ne suffit pas de formuler une phrase commençant par "je" pour que ce "je" soit clairement posé comme l'initiateur : on peut dire par exemple "je pense que" alors qu'en nous c'est l'opinion publique, ou une quelconque autorité externe qui est le véritable auteur de la phrase. Le second volet de la loi stipule que le sujet doit se positionner le plus clairement possible dans une énonciation dont il assume pleinement l'authenticité. C'est lui qui parle, c'est lui qui affirme ou nie, c'est lui qui se pose comme l'auteur de l'énonciaton. Etre sujet c'est parler en son nom propre.

Il en découle que l'esprit de la loi c'est de poser pour chacun un principe de singularité : sois toi-même, et sois fidèle à toi-même. Ou encore : ne tansige pas sur ton désir fondamental. Il en découle que le seul commandement du père qui fasse loi est : mon fils, comprends l'esprit de la loi, et affirme toi selon l'esprit de la loi. Tu es le seul à pouvoir être et devenir toi-même. C'est là la tâche qui t'incombe, et ta noblesse!

Pour autant n'imaginons pas que le sujet soit une sorte de substance fixe et stable - une icône, une image, un moi permanent ou éternel - là dessus tout est dit. Non le sujet est cet opérateur logique, ce principe d'énonciation qui, dans le langage, fait advenir la parole subjective, mais capable d'universalité, par où s'affirme la présence d'un être humain, à ce titre seul véritablement unique et singulier.