La subjectivation est un processus au long cours, et à y penser plus avant, il y faut une vie entière, encore que le résultat ne soit pas acquis d'avance. C'est long et difficile, mais existe-t-il tâche plus nécessaire et plus noble? Nous ne rampons que trop sous la tutelle d'autrui et nous oublions de vivre par nous-mêmes, soucieux de plaire, ou de séduire, de nous faire reconnaître par une instance tout aussi molle et inconsistante que nous, dans un corps à corps visqueux et douteux, où nul, en fin de compte, ne tire son épingle du jeu. Aussi inventons-nous, pour nous en faire accroire, quelque plus haute substance, Dieu ou l'Histoire, ou  d'autres idoles plus poussives encore, toutes figures imaginaires où nous espérons nous faire consister, et repousser l'échéance. Ou alors nous nous fions à la norme, cette médiane pitoyable qui ne révèle que notre médiocrité.

La subjectivation se fait dans le dire, dans le processus d'énonciation, et en lui seul. Il n'est pas suffisant d'évoquer la conscience de soi, car celle-ci est toujours partielle et incomplète, trouée par nature, et ne se sustentant que de son rapport intime à l'inconscient. Il faut que d'un même mouvement le conscient et l'inconscient fassent irruption dans la parole. Quand je parle je ne sais pas toujours ce que vais dire, pas entièrement, ce qui fait que je me surprends moi-même, découvrant après coup, dans le dire lui-même, ce que j'avais à dire. La parole excède la pensée, et parfois la contredit, la renouvelle, lui impose une structure autre dont je ne savais rien. Ce que la conscience ignore, souvent la parole le manifeste, pour ma grand'honte ou ma plus grande joie. C'est l'énonciation qui fait jaillir la vérité. - Cela, bien, entendu, dans l'hypothèse d'une parole qui ne s'acharne pas à dissimuler.

De là une conception originale du sujet. Le sujet n'est pas une substance, ce n'est pas le moi, cette construction fantasmatique de l'identité introuvable, et ce n'est pas davantage le contenu de la conscience de soi, qui est toujours du passé, toujours déjà dépassée, écornée par le mouvement de la vie. Le sujet est une irruption, à la manière d'un éclair jaillissant. C'est dire qu'il connaît des éclipses, des temps morts, des temps de latence, voire de disparition, quitte à réapparaître soudain, neuf, vivace  : "le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui". Héraclite dirait : le Feu du Logos.  Mais s'il est apparu un jour, s'il a tracé ce sillon merveilleux de la vérité, peut-on imaginer qu'il disparaisse à jamais? Je veux croire à l'inverse qu'en dépit de ses absences sporadiques il n'est pas mort, et qu'à l'instar de l'Eros platonicien, à la fois mortel et immortel, il réapparaisse nécessairement, là où on ne l'attendait pas.

Il ne suffit pas de dire avec Sartre : je me pose en m'opposant. L'opposition est un préalable, une condition initiale. Mais si l'opposition à l'autre se fige en posture, si je ne suis que par rapport à lui, je ne suis pas vraiment : ce n'est là que position névrotique, lutte stérile pour la reconnaissance. "Se passer du père à condition de s'en servir". Il faut passer par la trahison, l'infidélité et le rejet, mais c'est pour accéder à la parole propre. C'est dire aussi qu'aucune parole, qu'aucun acte d'énonciation n'est définitif. Le processus est virtuellement infini, et seule la mort y met fin.

Par un mouvement très singulier je retrouve la pensée de Pyrrhon. Je ne puis définir le sujet, je ne puis rendre compte correctement de la subjectivité à partir de la logique ou de la psychologie. En toute rigueur je ne puis en dire grand chose sans retomber dans la réification. Le sujet échappe à toute saisie, à tout discours. Je ne puis dire : je suis. Je n'ai aucune accointance à l'être, et l'idée même d'un "je", quoique nécessaire pour désigner ce processus de subjectivation, est en elle-même intenable. Pas même puis-je dire: "je est un autre", s'il n'est pas plus d'autre que de je. Mais alors ce je, qu'en dirai-je? Qu'il est sans substance, impermanent, interconnecté et solitaire. Qu'il est à la fois égal à tous les autres (pas meilleur ou pire, de même nature, assujetti aux mêmes conditions universelles) et irréductible. Non pas irremplaçable - nul ne l'est - mais incommensurable, impossible à mesurer, à évaluer. Qu'il se manifeste et disparaît selon une logique toute singulière, imprévisible. Qu'il ne supporte aucun prédicat, et qu'il est la source de toute prédication.

Faute de considérer ces prémisses le discours ordinaire sur la subjectivité tombe dans l'ornière. On cherche quelque merveilleux mystère personnel pour flatter le narcissisme, on édifie des palais et des mausolées pour y sanctifier un moi introuvable, on se lance à la course des ego, on se statufie dans l'iconographie, on s'invente des dieux olympiens pour se mirer dans l'embellie, bref on délire.