"Il faut se défendre de nos ennemis comme de la peste" dit la reine.

"Et qui sont nos ennemis ?" demande le fils.

"Tous ceux qui ne sont pas nous, sont nos ennemis".

         Edifiant ! D'autant que l'on apprend par ailleurs que ce fils est le fruit de l'inceste entre la reine et son frère. Tout le récit qui va suivre égrène les variations de l'horreur, du carnage et du malheur. Comme dans les fortes tragédies grecques, un ratage originaire de la chaîne symbolique détermine le cycle fatal dont la mort est l'issue inévitable. Oedipe, parricide, frère et père de ses enfants ; Agamemnon sacrifiant sa fille à Artémis ; Oreste matricide. Liaison désastreuse de l'inceste et du meurtre.

Dire : "tous ceux qui ne sont pas nous, sont nos ennemis" c'est poser l'Un exclusif comme norme absolue /l'Un du couple (incestueux), l'Un du clan ou de la famille, l'Un de la sexualité, car en toute rigueur cette position revient à nier la différence sexuelle : frère et soeur sont psychiquement interchangeables, la différence organique ne faisant pas différence, niée comme telle dans la structure (je suis toi, tu es moi).

Dans l'avant dernier épisode de l'ultime saison, le frère dira à sa soeur (ils en sont à l'article de la mort, dans l'extrême détresse de la fin) : "Regarde moi, regarde moi, la seule chose qui compte c'est nous deux, c'est nous seuls, et tout le reste n'a aucune d'importance". Le monde peut  s'effondrer, et de fait tout s'effondre autour d'eux, mais eux sont là, unis dans la mort comme ils l'étaient dans la matrice (ils étaient jumaux) ; la vie n'aura été que le détour pathétique et sanglant qui ramène à l'origine.

On dira peut-être : toute vie est l'intervalle entre deux néants. Dans l'absolu tout s'égalise. Oui, mais dans le cours concret de la vie, vivre selon une norme aberrante, celle de l'Un, ou selon le principe de la différence maximale, cela ne revient pas au même. Il faut clairement poser les fondements de l'ordre symbolique, déterminer et nommer les places respectives (mère, père, fils, fille etc), énoncer la loi de la différence sexuelle, les éléments structuraux de la transmission et de la filiation, nommer correctement les sujets (à la fois assujettis à l'ordre symbolique et sujets de la parole), considérer autrui comme un autre sujet - sans quoi surgissent les plus grands désordres, chacun se croyant autorisé à exercer son pouvoir sans contrôle et sans limite : assassiner le rival, coucher avec sa soeur, instaurer un régime de terreur, torturer à plaisir, s'installer dans l'illimité à la manière d'un dieu. On trouve tout cela dans la série, dans l'exacerbation, jusqu'à la folie. Hélas, ce qui est montré ici se retrouve dans l'Histoire, à toutes les époques, dans tous les continents, macabre illustration de la folie ordinaire des hommes.

Voici que l'on a déterré des charniers vieux de plusieurs millénaires. On a cru que nos ancêtres préhistoriques étaient plus pacifiques que nous, eh bien non ! Il faut déchanter encore : le crime de masse est hélas une constante de notre espèce, sanglante et ravageuse !

La conclusion s'impose : seule l'édification d'un ordre symbolique solide et stable permet la pacification des rapports familiaux, claniques et politiques. Mais on voit que cette disposition est en fait très précaire, fragile et inconstante. D'où les désordres, les conflits, les guerres et les carnages. Si bien que l'humanité balance sans cesse entre l'anarchie et le pouvoir despotique, supposé ramener l'ordre, et qui se désagrège dans l'anarchie. Entre ces deux extrêmes quelques plages paisibles, où l'on respire enfin, avant de sombrer dans un nouvel âge de fer.