"Un signe nous sommes, privé de sens

Sans douleur nous sommes, et avons presque

Perdu la langue à l'étranger" (Hölderlin, Mnémosyne).

 

Un signe, mais quel signe, et de quoi? De l'Ouvert, dirai-je, sans rien affirmer. Et j'entends du même mouvement la phrase d'Héraclite :"Le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, mais fait signe". Ce  qui est plus énigmatique chez Hölderlin c'est que nous soyons un signe, que notre destin ne soit pas de le porter ou de l'habiter, mais de l'être, si toutefois nous puissions prétendre être quoi que ce soit. Un signe privé de sens, qui ne sait pas ce qu'il signifie, dont la signification ne se puisse jamais déduire de quoi que ce soit, qui n'est fondé sur rien, ne témoigne de rien. Signe de rien, sans perdre pour autant sa nature de signe. C'est le statut même de la modernité, vérité d'une époque sans dieux, sans certitude, sans perspective désignable.

"Et nous avons presque perdu la langue à l'étranger", d'avoir quitté le sol, le socle des anciennes certitudes, et voyagé au loin, en terre sauvage. Et quand nous faisons retour nous ne retrouvons rien de ce que nous avons quitté, et nous-mêmes nous voilà étrangers à nous-mêmes, erratiques et perdus comme Oedipe à Colone, et c'est un nouveau langage qu'il nous faut inventer.

C'est à peine si nous entrevoyons la vérité nouvelle : l'ouvert n'est pas au delà de nous, dans un lointain inaccessible, mais en deçà, à l'orée du premier regard, voilé croyons-nous, mais si proche, si proche que nous ne le voyons pas. Et pourtant, il suffirait d'un seul regard, pour que s'ouvre pour nous l'aurore.

Nous avons perdu la maison chère, et le rivage enchanté. Mais tout cela n'est plus. Sans demeure nous découvrons enfin que la seule demeure de l'homme, c'est la langue. Etrange demeure, sans murs, sans portes ni fenêtres, ouverte à tous vents, à toute saison, immense et vaste et profonde, étale comme le ciel. Elle nous a nourris dès la mamelle, bercés et consolés, et rudoyés, imprégnés jusqu'à la moelle, et commandés à l'être, et au paraître. Nous lui devons ce que nous sommes, le peu que nous sommes, et si nous pleurons, et si nous exultons, c'est encore dans ses mots à elle, la langue. Et c'est elle que nous nous efforçons de porter plus loin, plus haut, dans nos chants et nos complaintes, et dans les poèmes que nous nous essayons à dire, pour nous et pour nos descendants. Rien de sublime ne serait sans elle, rien de durable. Mais nous savons aussi que la langue n'est pas tout, qu'elle ne dit pas tout, qu'à l'impossible nul n'est tenu. Et de ce reste, de cet indicible nous tirons substantifique moelle pour de nouveaux, de plus beaux chants, sans parvenir jamais à épuiser l'énigme. Vers lui le dieu faisait signe, et aujourd'hui c'est nous qui faisons signe, à défaut du dieu, par manque du dieu. Sa place, encore, est là, creusant son ornière dans la langue, et faisant signe, comme une blessure ouverte, qui désigne une absence. La parole, pour tout dire, n'aura jamais de fin.