Prenons Pyrrhon au pied de la lettre : si toutes choses sont apparences, la différence traditionnelle entre la phusis, la nature, et nomos, la loi, s'effondre. La nature, pas plus que la loi ne fournit de référence valide. Pyrrhon aimait citer ce vers d'Homère : "Telles les générations des feuilles, telles celles des hommes".  Bien sûr, les feuilles ne sont pas des hommes et les hommes ne sont pas des feuilles, mais ils ont en commun la génération - et la corruption, comme d'ailleurs tout ce qui existe. En deça des différences de forme, de longévité et autres, ils partagent le lot universel, sous la catégorie du temps. La mort ne fait pas de différence entre les feuilles et les hommes.

Les Grecs pensaient volontiers la nature en terme de cosmos : ordre harmonique, principe de régularité, fondement ferme de la conduite humaine. Le mot d'ordre commun aux écoles héllénistiques sera : vivre selon la nature. Pour Pyrrhon "la nature" n'existe pas - du moins cette idée consolante que nous forgeons pour nous donner un fondement assuré, et moins encore ce fameux "cosmos" qui n'est qu'une projection du désir. Lorsqu'il parle de la nature c'est dans un sens totalement trivial - il faut bien utiliser les mots de tout le monde - pour désigner les besoins élémentaires (la faim, la soif etc) qui dépendent de la nécessité, et les impressions variées qui apparaissent, parce qu'elles apparaissent. En fait il ne reste que l'infinie variété des sensations, qui retrouvent, par ce dépouillement conceptuel intégral, une vive et vivace actualité.

Le pyrrhonisme libère la sensation en écartant toute idée ou représentation qui viendrait l'obscurcir. Pour autant, contrairement à l'épicurisme, il ne la tient pas pour vraie : elle n'est ni vraie ni fausse, ni à la fois vraie et fausse, ni pas à la fois ni vraie ni fausse. Elle se vit comme elle apparaît, en dehors de toute catégorie mentale de vérité ou de fausseté.

On écarte la catégorie de la phusis, mais tout autant celle du nomos, de la loi conventionnelle ou de la coutume. Si l'on suit la coutume, et cela se fait souvent, par commodité ou ritualisme, ce n'est pas que l'on tient la coutume pour vraie ou valable. Elle n'a aucun fondement ni en raison, ni en nature. Si bien que ni la nature, ni la loi ne fondent la conduite : en fait il est vain de chercher un fondement car il n'y en a pas. Le pyrrhonien, sur ces questions, est un ironiste impénitent : il pense, il parle, il agit en dénonçant par sa conduite la croyance en toutes les références et valeurs humaines, alors même qu'il lui arrive de s'y conformer selon toute apparence.

Marcel Conche parle d'oronie. Je me demanderai s'il ne convient pas plutôt de parler d'humour : l'ironie conserve quelque chose de l'agressivité du combattant, l'humour est paisible et bienveillant. Dans l'humour se fait une sorte de pacification finale dans laquelle toutes les oppositions sont levées et dépassées. C'est bien ainsi qu'on entendra l'ataraxie pyrrhonienne - le dépassement des troubles et des tourbillons de la conscience - et la douceur (DL,IX,108)