Comment concilier la théorie de l'anatta (la non substantialité du sujet) avec la perspective sans cesse réaffirmée de la renaissance dans le cycle du sansara? S'il n'existe pas vraiment du sujet individuel, si le sujet est un composé d'agrégats fluides et impermanents, qui donc renaît et transmigre, jusqu'au jour béni de la libération? Cette contradiction, flagrante pour un Occidental, ne semble pas avoir troublé particulièrement les Bouddhistes, s'il est patent que la théorie du Maître s'est conservée assez fidèlement à travers les siècles. Mais s'agit-il bien d'une contradiction? La difficulté, pour nous, est de bien mesurer le déplacement que Bouddha ne cesse d'opérer dans l'appréhension et l'exposition des problèmes : il ne spécule pas sur la réalité en soi des choses, mais toujours il se place du point de vue thérapeutique : comment se libérer de la souffrance?

Il serait en somme assez aisé de lever l'apparente contradiction. Si le sujet, qui n'est d'ailleurs qu'un agrégat d'agrégats se dissout complètement à sa mort, il est définitivement libéré du sansara. Ni renaissance, ni transmigration. Mais Bouddha rejette constamment la thèse annihiste, comme du reste la thèse éternaliste, considérées chacune comme des extrêmes : le sujet n'est nullement éternel, mais il ne disparaît pas magiquement au soir de sa mort. La seule voie correcte pour obtenir la libèration est de vaincre dès cette vie, si possible, les affres de l'attachement par l'extinction de la triple soif : soif des plaisirs, soif de l'existence, soif de l'inexistence.

Nous ne pouvons comprendre vraiment la pensée de Bouddha qu'en opérant, avec lui, un déplacement radical. Nous ne comprenons rien par ce que nous sommes victimes d'une conception étroitement solipsiste de l'individu, encouragés en cela par les traditions platoniciennes et chrétiennes. Mais le point de vue bouddhique est infiniment plus vaste et subtil. Où donc trouverons-nous une substance individuelle, s'il est bien évident que nous sommes conditionnés par notre héritage culturel et familial, façonnés par la langue, éduqués et déséduqués de mille manières, si notre prétendu moi est une "branloire" de mouvements, de tensions, d'affects, de constructions mentales, de désirs et de craintes, si d'autre part nous influençons, par nos paroles et nos actes, ceux qui nous entourent, et parfois bien au delà de notre mort. Il ne suffit pas de mourir pour mourir : les traces mnésiques, les effets de nos actes (le kamma) se font sentir parfois à travers plusieurs générations, comme le montre abondammant la généalogie psychique.  Plutôt qu'une individualitéfermée sur soi et autosuffisante nous sommes des ensembles mouvants et instables qui ont une existence infra-individuelle, groupale, collective, étrangement résistante, bien au delà de l'individu apparent. Aussi faut-il bien veiller à l'héritage mental que l'on laisse derrière soi. Tout ce qui ne s'est pas épuisé, évidé, épuré, décanté va poursuivre une existence souterraine et larvée, plus puissante que toutes les décisions conscientes et rationnelles. De cette vérité la psychanalyse, elle aussi, témoignera abondamment.

L'individu se dissout dans un réseau galactique de relations et de conditionnements, héritant malgré lui des erreurs du passé, et risquant, par son ignorance et sa négligence, d'ajouter encore "au monceau de dukkha" dont il est victime, de nouvelles couches de malheur et de souffrance. Il est bon qu'il réfléchisse à sa propre libération et qu'il travaille, en se libérant, à la libération des autres, s'il en a la capacité. On peut considérer les renaissances comme une affabulation théorique, mais on peut aussi y voir une analyse lucide des conditionnements innombrables dont nous sommes à la fois les victimes et les responsables. Responsables non de les avoir créés - ils nous précèdent et nous constituent - mais de ce que nous faisons, ou ne faisons pas, pour nous en délivrer.

Le conditionnement n'est pas un déterminisme. S'il l'était, il serait absurde et vain de travailler à la suppression de dukkha. Notre effort consistera à expurger les erreurs - ne parlons pas de fautes - par la connaissance et la résolution, pour ne pas agraver encore le poids déjà incommensurable du malheur. C'est le minimum. Et plus encore, à la mesure de nos moyens, nous libérer de la roue mortifère de la répétition..

En dernière analyse, qui donc "transmigre", si ce n'est la sansara lui-même dans sa reduplication infinie : répétition interminable de l'enchaînement des douze chaînons de la coproduction conditionnée (voir mon article récent sur "les chaînons de l'aliénation").  Impitoyable constat, démonstration sans concession. Mais c'est aussi une bonne nouvelle : la chaîne est à la fois intérieure et extérieure. Si nous ne pouvons la détruire dans l'absolu nous pouvons tout faire pour nous en déprendre. En somme si le moi est dépourvu de véritable substance, s'il est une construction de bric et de broc, il doit pouvoir se déconstruire. "Tout ce qui a la nature de l'apparition a la nature de la cessation".