Le samsâra c’est le cycle interminable de la naissance et de la mort dont l’Oriental aspire à se délivrer. Pour nous cette conception métaphysique est pour le moins obscure, voire absconse. Mais nous pouvons la mieux comprendre en examinant très prosaïquement le fonctionnement psychique, sitôt que nous acceptons de considérer les mécanismes de répétition qu’un Freud par exemple avait repérés, et qui causent tant de dommages. Répétitions d’échecs, (« Comment réussir à échouer » demandait Waslavitz dans un ouvrage récent), névrose de destinée (pourquoi telle personne se met-elle, malgré elle, dans les mêmes situations catastrophiques sans tirer aucun enseignement de ces ratages répétitifs), obsessions récurrentes, culpabilité, mortifications inefficaces, dépressivité, mélancolie. Freud avait fini par imaginer un instinct de mort pour rendre compte de ces phénomènes qui travaillent au malheur, contre la logique du principe de plaisir. Une étrange force, mystérieuse et innommable, conspire à priver le sujet de ses droits légitimes au bonheur, en le contraignant, contre toute logique, à la répétition, à la dictature du même, à l’éternisation de la souffrance.

C’est ici que la psychanalyse et la pensée bouddhique se rejoignent : même constat, que Freud explique par la puissance de l’inconscient, et que Bouddha exprime dans « la vérité noble de la souffrance ».

Le Samsâra fonctionne comme un automatisme psychique, comme une ritournelle insensée : cela marche tout seul, de son propre mouvement, cercle sans cause identifiable, se nourrissant sans fin de sa propre énergie cumulative, structure mobile mais circulaire, impersonnelle, auto-centrée,  auto-référencée, image parfaite de l’ « Auto-maton » : ce qui se meut de soi-même. Nul doute que Schopenhauer y verra l’image du vouloir-vivre, aveugle, absurde, inconscient, sans origine et sans fin.

Dans cette structure automatique il n’ y a pas vraiment de sujet : j’y suis, mais est-ce bien moi, à la fois moi et pas moi, cela m’entraîne malgré moi, mais avec moi, moi-victime, moi-complice, joueur joué, consentant et refusant, parlant parlé, agissant agi, à ne savoir où je suis, qui je suis, dans cette tempête qui me déboussole, dans cet incendie sans fin ni raison.

Mode actif, mode passif ? Grec et latin possédaient un troisième mode, particulièrement indiqué ici : mode moyen, à la fois actif et passif, et pourtant différent des deux : tiers inclus.

L’analyse du fantasme nous donnera quelques indications supplémentaires : dans le fantasme (mais aussi dans le rêve) on repère une structure mécanique relativement constante : des personnages (par exemple une figure parentale, un frère, un rival, une femme, etc) ; une situation (danger, réussite d’un projet, échec, perte d’emploi  etc) ; un mouvement psychique ( désir, crainte, espoir, affects divers) ; une énigme (être ou ne pas être, d’où viennent les enfants, la différence sexuelle etc) ; et enfin, et surtout un verbe qui exprime l’action du « sujet » (dire ou ne pas dire, frapper, être frappé, faire l’amour etc). Tout fantasme est bifrons : une face consciente et une face inconsciente. Il expose une situation dramatique où le sujet se trouve pris comme dans un étau, sommé de prendre parti alors que toute solution est boiteuse. Œdipe doit sauver la ville de la peste, mais ce faisant il se perd. Quoi qu’il fasse la Moira sera plus forte que lui. C’est le destin qui gagne toujours, traduisons : le samsâra.

Freud a eu le mérite insigne de découvrir la puissance du fantasme. Mais offre-t-il une perspective de salut ? Il semblerait que le fantasme soit la butée indépassable de l’analyse, le roc, le réel ultime, inanalysable. Alors que faire ? La seule chance du sujet, s’il veut éviter la répétition, c’est de faire un pas de côté, de se déprendre, de faire avec, tout en s’aménageant une aire de respiration en dehors, dans une sorte de dualité psychique, à la fois dedans et en dehors, boiteux irrémédiable et pitoyable. Heureusement dira Freud, à titre de consolation, « boiter n’est pas un péché ».

Berne, le créateur de l‘Analyse Transactionnelle nous donne une remarquable théorie des jeux auxquels se livrent les hommes, jeux de rivalité, jeux de séduction, jeux sexuels, parades, jeux conjugaux, parentaux, et autres, jeux innombrables, extrêmement divers en apparence, mais en  fait toujours les mêmes, inlassablement répétés, pour s’exprimer, communiquer, s’identifier, s’affirmer, se défiler, bref pour exister. Il est parfaitement possible d’en prendre conscience, en théorie, mais la chose est bien difficile dans la réalité, et bien risquée, car nous y sommes si fort impliqués que nous risquons, à les voir, d’en perdre toute assise. Qui donc a vraiment le désir de connaître les conditionnements qui nous donnent l’illusion d’exister, sans lesquels nous croirons que nous ne sommes plus ?

Où est le sujet ? A le chercher si profond nous nous demanderons s’il existe quelque chose comme un sujet. Ce qui est sûr par contre c’est que dans le fantasme, dans les jeux, dans la vie quotidienne toute entière aliénée au paraître et à la montre - dans le samsâra, en un mot – le sujet y est sans y être, masque ridicule d’une comédie sans auteur, sans origine et sans fin, et qui continue de son propre mouvement dans l’éternité de l’ignorance et de la méconnaissance.

C’est cela que Bouddha découvrit voilà deux mille cinq cents ans. Nous y sommes toujours. Avec cette question lancinante : est-il possible, sans périr, de sortir du Samsâra ?